Une vieille tragédie kurde

LE MONDE | Par Alain Frachon

Les Etats-Unis ont « trahi » les Kurdes de Syrie, leurs principaux alliés contre le prétendu « Etat islamique » (EI). Pour les premiers, c’est une péripétie dans une guerre atroce ; pour les seconds, un mauvais coup dans leur lutte pour l’émancipation. Mais, au regard de la « saga » des Kurdes, le revirement américain relève de la banalité. Dans les affaires kurdes, la trahison fait partie du paysage.

Elle leur est aussi familière que la montagne. Elle jalonne leur histoire, comme une tragédie toujours recommencée. Voilà longtemps que les grandes puissances instrumentalisent la cause kurde dans leur politique moyen-orientale. Et longtemps que les intéressés se laissent abuser par le surcroît de force que représente l’alliance conjoncturelle avec l’une d’elles.

Le plus souvent, les Kurdes ne pèsent dans le jeu des « Grands » que le temps d’une saison diplomatico-stratégique. En 1920, au lendemain de la première guerre mondiale, les Européens se partagent les dépouilles de l’Empire ottoman. Grands seigneurs, ils se penchent, un moment, sur le sort des Kurdes – peuple d’origine indo-européenne, disséminé entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie. Une « région autonome » est accordée aux Kurdes. L’accord ne verra jamais le jour et, trois ans plus tard, le traité de Lausanne (Suisse) enterre tout projet d’émancipation. Les Kurdes resteront l’une des plus larges minorités ethniques au monde – 25 à 30 millions de personnes – à ne pas disposer d’un Etat.


L’ennemi de mon ennemi est mon ami

La suite ressemble à cette première promesse non tenue. Au début des années 1970, durant la guerre froide, l’Iran du Chah et l’Irak du Baas, le parti de Saddam Hussein, rivalisent pour la prépondérance régionale. Ils entretiennent nombre de différends. Téhéran est allié aux Etats-Unis, Bagdad à l’Union soviétique (URSS). Vieux principe de géopolitique : l’ennemi de mon ennemi est mon ami. Au nom de quoi, le bloc soviétique aide les Kurdes d’Iran – en lutte contre le régime du Chah – et l’Amérique est aux côtés des Kurdes d’Irak – en quête d’émancipation, eux aussi.

Mais il suffit d’un moment de détente entre Bagdad et Téhéran, grâce à une médiation algérienne, pour que les uns et les autres reprennent leurs billes et laissent leurs protégés kurdes seuls dans la montagne. Tout cela est très bien raconté par Gérard Chaliand, Bruno Deniel-Laurent et Juliette Minces dans le dernier, et excellent, numéro de la Revue des deux mondes (septembre 2016).

Au jeune protestant qui allait devenir Henri IV, on prête le mot « Paris vaut bien une messe ». Barack Obama a, lui, récemment estimé que l’alliance des Etats-Unis avec la Turquie valait bien de sacrifier, un peu, la cause et les amis kurdes de Syrie.

Depuis deux ans pourtant, les combattants, femmes et hommes, du Parti de l’Union démocratique, le PYD, infligent, dans le nord-est du pays, défaites sur défaites à l’EI. Ils sont les plus courageux et les plus efficaces des alliés des Etats-Unis sur le terrain. Appuyés par des forces spéciales américaines et par l’US Air Force, ils préparent la bataille de Rakka, « capitale » de l’EI en Syrie.


Menace stratégique pour Ankara

Au fil des combats, ils ont conforté leur emprise sur une partie du pays kurde syrien, situé à l’est de l’Euphrate, le long de la frontière turque, sur quelque 400 kilomètres. Ils veulent établir une jonction avec les autres cantons kurdes de la région, à l’ouest de l’Euphrate. C’est une ligne rouge pour la Turquie : pas question de laisser s’installer tout le long de la frontière une région kurde autonome aux mains du PYD, « filiale » historique du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), les séparatistes kurdes de Turquie – un mouvement que l’Europe et les Etats-Unis qualifient de terroriste. Pour Ankara, en guerre contre « ses » Kurdes depuis 1984, le projet du PYD  est une menace stratégique : il doterait le PKK d’une solide base arrière.

D’où l’opération armée lancée par l’armée turque en Syrie le 24 août. Elle se poursuit, avec un objectif : chasser le PYD de la région située à l’ouest de l’Euphrate. Il s’agit d’empêcher la jonction entre les cantons kurdes syriens, dans une zone par ailleurs loin d’être ethniquement homogène. Les Etats-Unis ont appuyé l’opération turque, militairement et politiquement. Ils ont dit au PYD de renoncer à son ambition d’une région kurde syrienne unifiée. Tant pis pour les morts au combat contre l’EI depuis dix-huit mois. Sauf à perdre le soutien américain, le PYD n’a d’autre choix que d’obtempérer.


Kurdes divisés

L’épisode est typique de l’histoire kurde. Washington veut rétablir avec la Turquie, pays membre de l’Alliance Atlantique (OTAN), une relation aujourd’hui singulièrement dégradée. La Russie, protectrice du régime syrien et également alliée du PYD, a aussi donné son feu vert à l’intervention turque. Pour la Maison Blanche comme pour le Kremlin, la Turquie compte plus que jamais au Moyen-Orient. Les Kurdes passent après.

Autre constante de leur histoire : les Kurdes sont divisés. Entre le PYD, marxiste-féministe-communautariste, et la formation kurde dominante en Irak, le PDK de Massoud Barzani, version plus « paternaliste » de l’autonomisme, les relations sont exécrables. Première expérience réussie d’émancipation, la région autonome du Kurdistan d’Irak est très dépendante de la Turquie, politiquement et économiquement.

Entre les Kurdes de Syrie et ceux de Turquie, la situation est aussi compliquée. Même si les liens du PKK avec le PYD sont étroits, le premier joue contre le second. Les actes terroristes du PKK en Turquie nourrissent la guerre avec Ankara qui, à son tour, justifie l’intervention de l’armée turque en Syrie.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a promis d’agir avec la même « détermination » contre l’EI et contre le « groupe terroriste » du PYD. Les Etats-Unis peuvent-ils abandonner totalement leurs alliés kurdes, ceux dont ils louaient l’héroïsme il y a encore trois semaines ?