Un rapprochement israélo-arabe est-il à portée de main ?

LE FIGARO | Par Cyrille Louis


Quelques signaux témoignent d’un frémissement des relations entre Israël et des pays arabes sunnites, mais le conflit israélo-palestinien bloque les initiatives.

Le monde arabe sunnite, à l’exception notable de l’Égypte et de la Jordanie, persiste officiellement à refuser tout contact avec Israël. «Mais sous la couche de glace circule une abondante quantité d’eau chaude», assure Dore Gold, directeur général du ministère israélien des Affaires étrangères. Réputé proche de Benyamin Nétanyahou, ce diplomate s’est juré de briser l’isolement imposé à l’État hébreu par la plupart de ses voisins. Il est convaincu que les bouleversements intervenus ces dernières années dans la région offrent une opportunité sans précédent de faire émerger un «nouveau Moyen-Orient». Plusieurs dignitaires saoudiens, comme pour lui donner raison, ont d’ailleurs récemment admis en public l’existence d’un faisceau d’intérêts convergents avec Israël – tout en soulignant que l’occupation militaire de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, en vigueur depuis un demi-siècle, demeure un obstacle indépassable à ces velléités de normalisation.


Quels sont les nouveaux terrains d’entente entre Israël et les pays arabes?

L’existence d’intérêts communs entre l’État hébreu et certaines monarchies pétrolières, soudée par leurs alliances parallèles avec les États-Unis, n’est en soi pas une nouveauté. «Elle s’est manifestée dès les années 1960, rappelle Bruce Riedel, spécialiste du Moyen-Orient à la Brookings Institution, lorsque Israël et l’Arabie saoudite ont mis leurs moyens en commun pour contrer la politique expansionniste de l’Égyptien Nasser au Yémen.» Depuis 2011, cependant, les bouleversements induits par la succession des «printemps arabes» ont renforcé cette convergence. Le désengagement de Barack Obama, qui a «lâché» Hosni Moubarak lorsque les manifestants égyptiens ont réclamé son départ et s’est refusé à faire respecter la ligne rouge qu’il avait lui-même fixée quand Bachar el-Assad a employé des armes chimiques contre la rébellion syrienne, a suscité une égale consternation à Jérusalem et Riyad. L’émergence de l’organisation État islamique (EI), qui défie l’armée égyptienne au Sinaï et décrit les monarchies sunnites comme autant de dictatures illégitimes, a parallèlement renforcé les besoins de coopération dans les domaines du renseignement et de la défense. La conclusion, enfin, de l’accord sur le nucléaire iranien en juillet 2015, a cristallisé l’inquiétude d’Israël comme des pays sunnites. Benyamin Nétanyahou a combattu jusqu’à la dernière seconde ce texte qu’il juge insuffisamment

contraignant pour la République islamique, et dont les Saoudiens craignent qu’il ne favorise son expansion aux dépens des monarchies sunnites. «Ces pays, plongés dans la tourmente et décontenancés par la passivité américaine, commencent à regarder autour d’eux en se demandant qui va pouvoir les aider. Et ils constatent que nous partageons, à bien des égards, les mêmes ennemis», assure le général de réserve Yaakov Amidror, qui fut jusqu’en 2014 le conseiller de Benyamin Nétanyahou pour la sécurité nationale.


Que sait-on vraiment des relations entre Israël et ses voisins?

L’Égypte et la Jordanie, bien qu’elles aient fait la paix avec l’État hébreu respectivement en 1979 et 1994, n’aiment guère s’étendre sur les détails d’une coopération mal tolérée par leur opinion publique. Les autorités israéliennes, partagées entre le souhait de ne pas incommoder leurs voisins et celui de mettre en lumière leurs «connexions» arabes, soulignent pour leur part que la lutte contre l’EI au Sinaï est devenue une cause commune depuis le coup d’État d’Abdel 

En mai dernier, le prince Turki al-Fayçal, qui n’exerce plus de fonction officielle mais dirigea longtemps les services de renseignements du royaume, a ainsi accepté de participer à un débat public sur le sol américain avec Yaakov Amidror. En juillet, l’ex-général saoudien Anwar Eshki a pour sa part rencontré Dore Gold lors d’une visite à Jérusalem. «Il s’agit de contacts informels, lors desquels ces anciens cadres du régime ont pris soin de rappeler que la normalisation des relations avec Israël n’est pas d’actualité, nuance Gregory Gause, spécialiste de l’Arabie saoudite à l’université du Texas. Mais le simple fait qu’ils aient pu avoir lieu montre qu’un courant, sans doute minoritaire, milite pour un réchauffement avec Israël.» La rétrocession par l’Égypte à l’Arabie saoudite, en avril dernier, de deux îles petites mais stratégiques qui contrôlent l’entrée du golfe d’Aqaba, plaide dans le même sens. Le royaume, à cette occasion, s’est en effet engagé à respecter la liberté de navigation des embarcations israéliennes, conformément au traité de paix signé en 1979 avec l’Égypte.


Israël peut-il faire la paix avec les pays arabes sans résoudre d’abord le problème palestinien?

C’est le grand rêve de Benyamin Nétanyahou, qui voudrait profiter de la lassitude suscitée par le conflit israélo-palestinien et de son recul dans la liste des priorités régionales pour imposer un changement de méthode. «Le discours selon lequel les portes du monde arabe s’ouvriront le jour où nous aurons signé un accord de paix avec les Palestiniens a eu pour seule conséquence de rendre Mahmoud Abbas toujours plus intransigeant», lui fait écho Yaakov Amidror. Pour sortir de l’impasse, les dirigeants israéliens proposent d’intensifier sans attendre la coopération dans tous les domaines dans l’espoir que celle-ci créera un environnement plus favorable au règlement du conflit. Mais l’argument peine visiblement à convaincre les dirigeants sunnites. «Il est exact que la question palestinienne n’occupe plus aujourd’hui la même place qu’il y a vingt ans dans l’agenda des monarchies du Golfe, admet Bruce Riedel, mais les opinions publiques y demeurent foncièrement anti-israéliennes – si bien que leurs dirigeants ne sont guère tentés de s’engager dans une réconciliation sur le dos des Palestiniens.» Campant sur leurs positions, ceux-ci martèlent que l’Initiative arabe de paix est à prendre ou à laisser. Le texte, adopté en 2002 à l’appel de l’Arabie saoudite, propose à Israël de normaliser ses relations avec l’ensemble des pays arabes en mettant fin à l’occupation des territoires occupés en juin 1967, plateau du Golan compris, ainsi qu’en apportant une solution «juste» au problème des réfugiés. «On entend dire que le gouvernement Nétanyahou serait prêt à examiner une version modifiée de ce plan, observe Gregory Gause, mais les pays du Golfe n’ont guère d’intérêt à s’engager dans un tel marchandage dès lors qu’Israël accepte, depuis des décennies, de coopérer sans réclamer de véritable contrepartie.»