Turquie : « Nous combattons Daech par tous les moyens »

LE MONDE | 04.07.2016  •  | par Christophe Ayad (Antalya, Turquie, envoyé spécial)

En une semaine, la Turquie a subi une attaque de l’organisation Etat islamique (EI) contre l’aéroport international d’Istanbul, qui a causé 45 morts, normalisé ses relations avec la Russie, en cris en depuis l’incident aérien qu’un avion russe a été abattu par Ankara le 24 novembre, ainsi qu’avec Israël, rompues depuis l’abordage d’une flottille pour Gaza en 2010 dans lequel 9 Turcs avaient été tués. Le ministre turc des affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, revient sur ces bouleversements.


L’attentat contre l’aéroport d’Istanbul s’apparente à une déclaration de guerre de l’EI contre la Turquie. Allez-vous changer de stratégie ? 

Ce n’est pas nouveau. Daech [acronyme arabe de l’EI] s’est déjà attaqué à la Turquie. L’attaque de l’aéroport est plus sophistiquée, il s’agit peut-être d’un changement de tactique, mais pas de stratégie. Nous combattons déjà Daech par tous les moyens. Nous avons été très actifs dans la coalition contre Daech en ouvrant notre base aérienne d’Incirlik, en entraînant les peshmergas [kurdes] et des forces locales irakiennes [chrétiens, yézidis, sunnites, Turkmènes] dans le nord de l’Irak. Nous avons stoppé le flux de combattants étrangers depuis longtemps.

Notre liste d’interdiction d’entrée compte 50 000 noms, nous avons refoulé plus de 3 000 personnes, un millier sont détenues en Turquie.


La Turquie est en guerre contre l’EI et contre le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, séparatistes). Est-ce raisonnable de mener ces deux combats de front ?

Quand vous êtes attaqué par des terroristes, quels qu’ils soient, vous n’établissez pas de priorité. Ces deux organisations sont aussi dangereuses l’une que l’autre de notre point de vue. Le jour, c’est Daech qui nous attaque et la nuit, c’est le PKK. Nous n’avons pas d’autre choix que de nous battre.


Mais le PKK est à la pointe de la lutte contre l’EI en Syrie…

Je suis heureux que vous reconnaissiez enfin qu’il n’y a aucune différence entre le PKK et les YPG. Nos amis en Europe et nos alliés américains essaient de nous convaincre du contraire… Au prétexte que le PKK combat Daech, il faudrait le laisser mener ses activités terroristes en Turquie, tuer nos soldats et nos policiers ? Ce n’est pas sérieux.


Pourquoi ne pas revenir au processus de paix d’avant juin 2015 avec le PKK ? 

Quand nous avions pris l’initiative de ces discussions, nous avions été très critiqués par notre base. C’était un grand risque politique et sécuritaire pour parvenir à une solution. Mais le PKK en a profité de cela pour accumuler des armes, et quand il a jugé le moment venu, qu’il a vu que nous étions déjà attaqués par Daech, il est passé à l’offensive. Ce n’est pas nous qui avons recommencé. Donc, s’il abandonne le terrorisme et dépose les armes, nous pourrons reprendre le processus. Pourquoi les Européens et les Américains ne demandent-ils pas au PKK de cesser ses opérations terroristes ?


Etes-vous déçus par les Américains qui soutiennent militairement les YPG en Syrie et contribuent ainsi à l’établissement d’une entité kurde proche du PKK à vos frontières ?

Utiliser des terroristes pour combattre une autre organisation terroriste n’est pas réaliste. C’est une erreur grossière. Le but du PKK et des YPG n’est pas la paix et la stabilité de la Syrie, ni son intégrité territoriale. Au contraire, ils veulent créer leur propre « entité ». C’est très dangereux. A moyen et long terme, cela aura un impact très négatif sur notre sécurité, celle de l’Europe et des Etats-Unis. Maintenant, en ce qui concerne notre accord sur Manbij [ville syrienne aux mains de l’EI assiégée par des forces kurdo-arabes soutenues par les Occidentaux], les Etats-Unis respectent l’accord que nous avons conclu et il n’y a aucun problème.


Quel accord avez-vous passé sur l’avenir de Manbij ?

C’est un accord militaire secret et je ne souhaite pas en parler.


Vous venez de vous réconcilier avec la Russie. La Turquie a-t-elle présenté des « excuses », comme le dit Moscou, ou des « regrets » comme vous le dites ?

Nous avons envoyé une lettre, qui a été très utile pour normaliser nos relations. Nous avons exprimé nos regrets envers le peuple russe et la famille du pilote tué [son avion a été abattu par la chasse turque le 24 novembre 2015, il a été tué par des rebelles syriens]. Peu importe qui dit quoi, ce qui est important c’est comment nous allons renforcer et approfondir nos relations.


Toutes les sanctions russes sont levées ?

Les Russes ont dit qu’ils allaient toutes les lever et nous avons vu les premiers résultats dans le  tourisme : les Russes commencent à revenir, ils peuvent venir librement, sans visa. Nous nous rencontrerons au niveau des ministres, des hauts fonctionnaires et aussi des chefs de l’Etat avant le sommet G20 en Chine pour voir comment appliquer ces décisions.


Avez-vous reçu des garanties de l’OTAN en cas d’incursions aériennes russes ?

L’OTAN a déjà décidé de déployer un système de défense antiaérien protégeant tout l’espace aérien turc. Une partie est en train d’être mise en place. Je le rappellerai au sommet de Varsovie. Malgré votre réconciliation avec la Russie, vous êtes toujours en désaccord sur le sort du président syrien Bachar Al-Assad. Nous pensons toujours que le peuple syrien et l’opposition ne peuvent pas accepter Assad parce qu’il a utilisé des armes chimiques et des bombes-barils pour tuer près de 500 000 de ses citoyens. La Russie et l’Iran ont une opinion différente sur ce sujet, mais nous en discutons.


Est-ce que vous considérez que les discussions de paix intersyriennes de Genève sont toujours d’actualité ?

Le processus existe mais Staffan de Mistura [l’envoyé spécial de l’ONU] n’est pas capable de donner une date pour sa reprise. Il y avait une feuille de route : l’arrêt des hostilités, la distribution de l’aide humanitaire et de vraies discussions politiques. Mais le cessez-le-feu a été violé à de nombreuses reprises par le régime [syrien] et ses supporteurs. L’aide humanitaire ne parvient pas dans les zones assiégées à cause des entraves du régime. Enfin, il est clair que le régime ne veut pas discuter de la transition politique. Nous avons toujours dit à l’opposition d’aller à Genève pour négocier, mais dans ces circonstances, on ne voit pas quoi faire.


L’Arabie saoudite propose que l’on passe au « plan B », c’est-à-dire accroître l’aide à la rébellion modérée pour mettre la pression sur Assad.

La meilleure solution est politique. Si elle ne réussit pas, la guerre ne cessera malheureusement jamais et il y aura plus de victimes civiles, plus de déplacés, plus de réfugiés, chez nous comme chez vous, en Europe. L’Arabie saoudite et beaucoup de pays dans la région s’impatientent car ils ne voient aucune perspective se dessiner. Il faut donc réfléchir à un « plan B », mais la solution politique reste la meilleure.


Quelque 120 000 Syriens sont massés à votre frontière. Allez-vous les laisser entrer ?

La meilleure solution serait une « zone sûre » de protection à l’intérieur de la Syrie. Pour le moment, nous installons pour eux des tentes et des abris provisoires là où ils sont et nous leur envoyons de l’aide humanitaire. Mais l’idéal serait que ces déplacés s’installent dans la région de Manbij et dans le nord de la Syrie, une fois que Daech en sera chassé. Nous pourrions nous charger de reconstruire les infrastructures. Il y a déjà eu des zones de protection par le passé en Irak et ailleurs.
C’est juste une question de volonté. Personne n’a voulu entendre parler de cette solution à part la France, car elle connaît bien la situation dans la région. Il a fallu attendre la vague massive de migrants pour que Mme Merkel commence à soutenir une telle option.


Comment convaincre Moscou, qui est maître du ciel syrien ?

Il nous faut d’abord que nous soyons d’accord entre alliés. Ensuite, on parlera avec la Russie.


Vous avez des troupes en Irak. La Turquie participera-t-elle elle directement à la bataille de Mossoul ?

Nos troupes sont là pour entraîner les forces locales, qui, elles, rejoindront le champ de bataille. Nos forces spéciales peuvent aider ponctuellement, mais pas l’armée turque.


Vous avez normalisé vos relations avec Israël aussi. Qu’avez-vous obtenu d’Israël ?
La levée de l’embargo sur la bande de Gaza était l’une des trois conditions que nous avons posées à cette normalisation avec des excuses et des compensations. Le premier bateau d’aide humanitaire a quitté Mersim ce vendredi pour Gaza. Nous participerons à la reconstruction des infrastructures de la bande de Gaza. Nous sommes en train de construire un hôpital. Et les banques turques pourront transférer de l’argent vers Gaza. Enfin, nous allons construire une zone industrielle  à Jénine [Cisjordanie].


Etes-vous en train de normaliser avec l’Egypte aussi ?

Il n’y a pas de difficulté à nous voir au niveau ministériel. La situation dans le pays est très fragile. Nous souhaitons une Egypte forte, stable et sûre. Ce n’est hélas pas le cas.


Etes-vous prêt à une médiation entre le pouvoir égyptien et les Frères musulmans ?

Je ne crois pas qu’ils soient prêts à cela mais nous le ferons s’ils le veulent.


Cette semaine, vous avez ouvert un nouveau chapitre du processus d’adhésion à l’Union européenne. Vous voulez toujours rejoindre cette Union que le Royaume-Uni veut quitter ?

L’Europe est le plus démocratique, le plus stable et le plus prospère des continents. C’est pourquoirejoindre l’UE est notre but, malgré tous ses problèmes. Nous voulons être un membre à part entière. Nous ne serons pas un fardeau pour l’Europe.


C’est peut-être l’UE, avec sa croissance faible et ses divisions, qui va finir par être un fardeau pour la Turquie ?

L’Europe a traversé plusieurs crises, la crise financière en 2008, celle de la dette. Il y a aussi les problèmes d’intégration et d’élargissement. Peut-être que l’Union devrait se réformer elle-même. Le problème de l’UE, c’est son arrogance : elle critique qui elle veut mais personne ne peut la critiquer ; quoi qu’elle décide, elle a raison sans se préoccuper des opinions des autres. C’est comme lorsque les députés allemands adoptent une résolution sur les événements de 1915 : ils pensent pouvoir faire ce qu’ils veulent, mais quand nous répondons, cela ne leur plaît pas. Pensez-vous être intouchables ? Pensez-vous pouvoir humilier les autres sans conséquence ?

En fait, ce que nous voulons, c’est une décision claire de l’UE. Veut-elle de la Turquie, oui ou non ?
En dix ans, nous avons ouvert 16 chapitres ; le Monténégro a fait mieux en trois ans. Nous avons commencé à négocier en même temps que la Croatie ; elle est aujourd’hui membre de plein droit.
Nous voulons être traités dignement.


Considérez-vous que l’accord du 18 mars entre la Turquie et l’UE sur les migrants est un succès ?

Indéniablement. Nous avons pris environ 500 réfugiés que la Grèce a renvoyés sans discrimination, et quelque 800 Syriens vivant en Turquie ont été réinstallés en Europe. Le nombre de passages illégaux est tombé de 7 000 par jour en septembre 2015 à 45 aujourd’hui.


Mais la libéralisation des visas européens pour les Turcs n’est pas acquise tant que vous ne modifierez pas votre loi antiterroriste…

La Turquie a rempli 67 des 72 critères définis par l’UE, c’est déjà beaucoup. C’est pour cela que nous avons été déçus par les déclarations de MM. Schulz [le président du Parlement européen] et Juncker [président de la Commission] menaçant de ne pas accorder cette facilité. L’UE doit comprendre que si elle n’adopte pas la libéralisation, nous n’appliquerons plus la réadmission. Ce n’est pas une menace, c’est partie intégrante de l’accord que nous avons signé. J’ai pu parler avec

M. Timmermans [vice-président de la Commission] à Bruxelles et nous pouvons arriver à une feuille de route pour régler ce problème. Les choses doivent être claires : en pleine vague d’attaques terroristes, nous n’allons pas modifier nos lois. On nous demande d’assouplir nos lois alors que la

France a mis en place l’état d’urgence, ce que nous n’avons jamais fait chez nous.