« Téhéran fait ce qui a été promis », selon le chef de l’Agence internationale de l’énergie atomique

Propos recueillis par Blaise Gauquelin – Le Monde

Yukiya Amano, le directeur de l’AIEA, en lice pour un nouveau mandat, garantit que les Iraniens respectent l’accord signé en 2015

Il n’aime pas trop attirer l’attention des médias sur sa personne et adore répéter n’être à la tête que d’une agence technique de l’ONU. Pourtant, c’est grâce à l’obstination discrète du Japonais Yukiya Amano que la communauté internationale a réussi à endiguer les ambitions militaires de l’Iran : en accumulant les preuves irréfutables d’un programme clandestin, le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a convaincu la Chine et la Russie de faire plier Téhéran. Son style tranche avec celui de son prédécesseur, l’Egyptien Mohamed El-Baradei, honni par Washington pour sa propension à accorder aux Iraniens le bénéfice du doute.

Aujourd’hui âgé de 69 ans, le diplomate est chargé de veiller à la bonne application de l’accord historique du 14 juillet 2015, qui prévoit une levée des sanctions économiques adoptées contre l’Iran en échange d’un strict encadrement des activités nucléaires de Téhéran. Chacun de ses rapports est donc scruté aux quatre coins du monde. Elu pour la première fois fin 2009, M. Amano a été reconduit avec une confortable majorité en 2013. L’AIEA, qui a réuni sa 60e conférence générale du 26 au 30 septembre, a notamment pour mission de lutter contre la prolifération nucléaire.

Les Iraniens appliquent-ils l’accord de 2015 ?

Cet accord est mis en œuvre depuis janvier sans problème particulier. Il y a eu un léger incident en février : le stockage de l’eau lourde [qui permet d’entretenir une réaction de fission nucléaire sans enrichissement de l’uranium] a très légèrement dépassé le plafond autorisé – 130 tonnes. Nous l’avons immédiatement signalé à l’Iran, qui a tout de suite pris les mesures nécessaires. A part cela, je peux certifier que Téhéran respecte ses engagements à la lettre. Les Iraniens font ce qu’ils ont promis à la communauté internationale.

Cet accord a été dénoncé par Israël, l’Arabie saoudite et d’autres. Par les changements géopolitiques qu’il engage, fait-il courir un risque de prolifération qui concernerait aussi la Turquie et l’Egypte ?

Nous ne constatons aucun signe de prolifération dans la région. Ces pays mettent en œuvre leurs accords de garantie. Bien sûr, nous avons entendu des rumeurs concernant le sujet. Mais sur le terrain, les faits ne viennent pas corroborer ces spéculations.

Début septembre, vous avez déploré l’annonce par la Corée du Nord d’un cinquième essai nucléaire. Désormais, ne faut-il pas considérer que ce pays est doté de la bombe atomique ?

La Corée du Nord s’est retirée du traité de non-prolifération et a mené deux essais nucléaires cette année, cinq en tout depuis 2006, et ce en violation des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. C’est profondément troublant et regrettable, tout comme les lancers de missiles. Il s’agit d’une menace sur la sécurité des pays de la région et au-delà. La Corée du Nord affirme avoir effectué des progrès dans le développement de l’arme nucléaire et il paraît clair que les efforts qu’elle fournit ne viennent pas contredire ses déclarations. Mais depuis 2009, Pyongyang nous interdit l’accès au site nucléaire de Yongpyong. Nous observons la situation par satellite. Nous avons des indications sur des activités, pourtant nous ne pouvons pas dire avec certitude ce qui se passe là-bas.

L’impunité dont jouit ce régime ne fait-elle pas porter un risque de prolifération à toute l’Asie du Nord-Est ?

Le Japon et la Corée du Sud participent au système de garantie de l’AIEA et nous pouvons assurer que toutes les activités dans ces deux pays sont pacifiques.

Les Etats-Unis devraient-ils de nouveau inviter Pyongyang à négocier ?

La Russie, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, les Etats-Unis : tous ces pays ont beaucoup d’influence et s’accordent pour estimer que la question doit être résolue de manière diplomatique. Donc, espérons que nous y arriverons un jour.

Les Etats-Unis ont lancé un programme de renouvellement de leurs têtes nucléaires. La Russie a aussi annoncé une modernisation de ses équipements. Comment éviter un coup d’arrêt définitif du désarmement, dans un contexte international très tendu ?

Nous contribuons à un monde sans arme nucléaire par notre rôle dans la non-prolifération et la lutte contre le terrorisme nucléaire. Nous ne pouvons pas influencer les négociations sur le désarmement, mais nous pouvons mettre à disposition notre expérience dans le domaine de la non-prolifération si elle est jugée utile.

Votre mandat expire en novembre 2017 et vous êtes candidat à votre réélection. Estimez-vous avoir fait reculer la prolifération nucléaire ?

Nous avons eu quelques résultats concrets. Nous avons travaillé sur le dossier nucléaire iranien depuis 2003 et notre travail a porté ses fruits, comme nous l’avons vu avec l’accord entre la République islamique d’Iran, l’Union européenne et les cinq puissances nucléaires ainsi que l’Allemagne. Depuis mon entrée en fonctions en 2009, j’ai pris mes pleines responsabilités, ce qui a contribué à résoudre ce problème. Nous avons aussi modernisé nos laboratoires. C’est essentiel pour la sécurité mondiale : grâce à ces sites, qui se trouvent à Seibersdorf, en Autriche, nous pouvons analyser des matériaux nucléaires de manière extrêmement efficace.

Enfin, en 2009, le nombre des pays qui appliquaient le « protocole additionnel » [principal outil international de contrôle du nucléaire] n’était que de 93. Aujourd’hui, les signataires sont 128.

Quels seraient vos chantiers prioritaires pour un troisième mandat ?

Je voudrais contribuer à la réalisation des objectifs de développement durable [adoptés par les Nations unies en septembre 2015]. C’est un domaine méconnu de notre champ d’activité, mais qui devient de plus en plus important. Quand l’AIEA a été créée, il y a soixante ans, il y avait seulement 56 Etats membres. Maintenant, il y en a 168, parce que beaucoup d’Etats veulent tirer des avantages de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques. Nous pouvons aider à la lutte contre le cancer dans les pays en voie de développement, à la sécurité de l’alimentation, à la gestion de l’eau ou encore à la protection de l’environnement. Cette expertise n’est pas pleinement utilisée et c’est dommage.

Si je suis reconduit, j’aimerais en faire une priorité. Par ailleurs, certains disent que le dossier nucléaire iranien est refermé. Mais ce n’est pas le cas du tout ! Nous avons en fait commencé il y a quelques mois seulement ! Je ne peux pas abandonner maintenant. Il me faut continuer à garantir que l’accord est appliqué.