Syrie : à Alep, la percée décisive des forces pro- Assad

Par Le Monde – Laure Stephan


Des milliers d’habitants ont fui les quartiers nord-est de cette ville syrienne, où les rebelles subissent défaite sur défaite.   En quelques heures, la bataille d’Alep s’est accélérée, et pour les partisans du régime syrien, c’est une certitude : la chute des quartiers rebelles, dans cette ville où l’issue des affrontements pourrait changer le cours de la guerre, se rapproche. Portant un dur coup aux combattants anti-Assad, les forces prorégime ont repris, lundi 28 novembre, quasiment tout le nord de la partie rebelle, selon la télévision d’Etat et l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). C’est l’objectif qu’elles s’étaient fixé depuis le lancement de leur nouvelle offensive contre l’est d’Alep à la mi-novembre, violente : on dénombre plus de 200 morts.

L’armée et les milices pro-iraniennes qui combattent à ses côtés se sont emparées de plusieurs quartiers : celui d’Hananu, samedi, puis de faubourgs voisins – dont Jabal Badro et Bab Al-Haid –, et enfin de Sakhour et d’Hadariya lundi, isolant davantage les forces anti-Assad. Cette série d’importants gains territoriaux a aussi une dimension symbolique, puisque Hananu reste comme le premier quartier qui est passé, en 2012, sous le contrôle des rebelles, lorsque l’ancienne capitale économique du pays a, à son tour, basculé dans la guerre. Depuis, la grande ville du nord de la Syrie a été divisée en deux, entre l’ouest tenu par l’armée et l’est contrôlé par les insurgés, cible d’innombrables pilonnages par les aviations syrienne puis russe.

Ajoutant au revers essuyé par les rebelles, les forces kurdes ont pris plusieurs zones du quartier de Boustane Al-Bacha, dont une partie est déjà aux mains des militaires. Le site prorégime Al-Masdar News évoque une coopération entre l’armée et les miliciens kurdes.


« Exode »

Ces avancées, dans une ville au-dessus de laquelle s’élevaient dimanche des colonnes de fumée, ont provoqué la fuite ou le déplacement interne de milliers de civils. Les médias d’Etat syriens ont filmé des enfants évacués par des soldats, dans la nuit de samedi à dimanche. Ils ont affirmé, sans plus de détails, que les habitants qui avaient rejoint le quartier d’Hananu étaient dirigés par les militaires vers « des lieux sûrs ».

Al-Manar, la chaîne du Hezbollah libanais, la milice pro-iranienne la plus puissante à se battre du côté du régime, montrait pour sa part dimanche des dizaines d’habitants – de vieux infirmes, des femmes tenant leurs enfants à la main, des hommes portant de maigres bagages – en train de quitter la zone de Jabal Badro sous l’escorte de soldats, tandis que le bruit des canons rappelait la proximité des combats.

 Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, près de 10 000 personnes ont fui depuis samedi vers les zones gouvernementales ou vers le quartier kurde de Cheikh-Maksoud. « C’est le premier exode de ce genre d’Alep-Est », affirme Rami Abdel Rahmane, directeur de l’OSDH.

Des militants de l’opposition rapportent pour leur part, depuis Alep, d’importants mouvements de civils à l’intérieur de la zone assiégée. Ces derniers, par centaines, tentent de trouver refuge dans les quartiers qui semblent pouvoir être moins exposés aux bombardements du régime, notamment ceux proches de la ligne de démarcation qui divise Alep. « Je n’ai pas de mots pour raconter le niveau de destruction, les bombardements, le manque de nourriture et de quoi se chauffer », témoigne Monzer Etaki, un activiste.

 Depuis juillet, date à laquelle les forces prorégime ont resserré l’étau autour de la zone rebelle, seule une poignée de civils avaient quitté la ville, soit en rejoignant les régions contrôlées par le régime, soit en sortant, au cours de l’été, par le corridor que les insurgés étaient parvenus à ouvrir, au sud d’Alep.

Les corridors dits « humanitaires », que Moscou et Damas ont affirmé mettre en place à plusieurs reprises, ne permettaient pas une sortie sécurisée des civils. En octobre, un secouriste en zone rebelle affirmait connaître de nombreux habitants désireux d’échapper à l’enfer des bombardements de l’est d’Alep, mais inquiets de l’absence de garanties du régime. Les civils des quartiers insurgés savent qu’ils seront soumis à un interrogatoire des services de renseignement militaires.

De nombreux résidents de l’ouest d’Alep sont des déplacés venus de l’est, dont le départ s’est fait, pour beaucoup, autour de 2013-2014. Au cours des dernières semaines, l’armée syrienne a multiplié les largages de flyers sur les quartiers orientaux, sommant les civils de partir et les rebelles de se rendre. Elle a accusé les insurgés d’utiliser les habitants comme boucliers humains.

La série d’avancées des forces prorégime, depuis samedi, est la plus importante depuis la mi- novembre. Elle pourrait, si elle se poursuit, marquer un tournant dans la bataille. Reprendre Alep- Est, pour le pouvoir de Bachar Al-Assad, est une priorité. Les ultimes progressions, dans la ville, se doublent aussi de gains territoriaux et de pilonnages dans la zone située à l’ouest d’Alep, où les rebelles avaient tenté, il y a quelques semaines, une contre-offensive.

Selon un combattant du Hezbollah rencontré à Beyrouth, et qui vient de rentrer de ce front, les opérations du camp prorégime sont « plus fructueuses, car il y a enfin une meilleure coordination. Jusqu’ici, il y avait trop de “boss” – les Russes, les Syriens, les Iraniens, le Hezbollah – dans la bataille d’Alep, et cela a créé du chaos ». Des milliers de combattants financés par Téhéran ont été dépêchés aux côtés des renforts de l’armée, appuyée aussi par les forces russes. Pour les rebelles, Alep est la dernière grande ville – hormis leur bastion d’Idlib – où ils sont déployés, et avec laquelle ils peuvent escompter peser encore dans la guerre.

Mais les insurgés d’Alep, dominés par des groupes islamistes, sont de plus en plus acculés. Après avoir réussi à assiéger les quartiers rebelles, en juillet puis en septembre, les forces loyalistes ont progressivement grignoté du terrain aux périphéries. Les faubourgs ont été, fin septembre, la cible de bombardements d’une violence inouïe par les avions de chasse russes et syriens. La contre- offensive lancée par les combattants anti-Assad, parmi lesquels ceux du Front Fatah Al-Cham (l’ex- Front Al-Nosra, qui était affilié à Al-Qaida) sont minoritaires mais puissants, a tourné court.


« Apathie » du monde

Et les souffrances des civils – quelque 250 000 selon l’ONU – dans les quartiers rebelles étranglés par le régime n’ont cessé de s’aggraver. Selon Raed Al-Saleh, le chef des casques blancs (des sauveteurs en zone insurgée), si aucune aide ne parvient d’ici début décembre dans l’est d’Alep, la famine s’installera. Les denrées se sont amenuisées, leur prix est devenu vertigineux. Selon l’agence Reuters, les rationnements sont tels qu’une récente distribution de nourriture a tourné à l’émeute. Et dans nombre de quartiers, les vivres sont inaccessibles à des habitants qui restent cloîtrés chez eux, de peur des bombardements. Les pilonnages ont aussi détruit de nombreuses infrastructures dans cette zone immense.

Depuis les faubourgs rebelles, les militants de l’opposition dénoncent « l’apathie » et « l’inaction » du monde face au martyre d’Alep. L’ONU avait annoncé, jeudi, qu’un convoi était prêt à rejoindre l’est de la ville, mais qu’il n’avait pas reçu le feu vert de Moscou et de Damas – pas plus que les demandes d’évacuations médicales. « Il n’y a plus de rations de l’ONU à Alep-Est. Tous les hôpitaux ont été bombardés et touchés. Les besoins ne pourraient pas être plus grands », déclarait jeudi Jan Egeland, conseiller pour les affaires humanitaires de l’émissaire de l’ONU pour la Syrie.

Sans l’aval de Damas et Moscou pour le plan humanitaire de l’ONU pour Alep, accepté par les rebelles, il s’inquiétait que, « par bien des façons, le plan B, c’est que les gens mourront de faim ». Avec l’accélération des combats, les départs d’habitants, soumis aux privations, pourraient se poursuivre depuis l’est d’Alep qui n’est plus, en bien des endroits, qu’un champ de ruines.