La Russie tente d’aider l’extrême droite autrichienne à se rapprocher de la communauté juive

Par Blaise Gauquelin (Vienne, correspondant au Monde)

La rencontre orchestrée à Moscou entre le chef de file de la puissante extrême droite autrichienne, Heinz-Christian Strache, et le rabbin de la communauté Habad-Loubavitch, Berel Lazar, à la mi-décembre, suscite la controverse. « Il est absolument dégoûtant et consternant que le leader d’un parti d’extrême droite tente de se faire certifier kacher en rencontrant un rabbin à l’étranger », commente à Vienne le grand rabbin Schlomo Hofmeister, très critique à l’égard du geste de Berel Lazar : « Le FPÖ milite pour l’interdiction de l’abattage rituel et personne ne peut prétendre ignorer qui est M. Strache. »

A l’heure actuelle, la communauté juive n’entretient aucun lien avec le Parti de la liberté autrichien (FPÖ), fondé par d’anciens nazis – pas plus que l’Etat d’Israël ou son ministère des affaires étrangères. Interdiction est faite aux diplomates israéliens en poste d’entrer en contact avec la formation. En 2000, tandis que des sanctions européennes avaient accompagné l’entrée au gouvernement de l’extrême droite, aux côtés des conservateurs, Israël avait rappelé son ambassadeur pendant quatre ans.

Seize ans plus tard, M. Strache est en tête des sondages (31 %) pour les législatives de 2018 en Autriche. Et il a pu converser avec Berel Lazar dans la capitale russe, à la mi-décembre, quelques jours seulement après le score historique (46,2 %) réalisé, le 4 décembre, par sa formation à la présidentielle autrichienne. Berel Lazar est proche de Vladimir Poutine. Des membres de la communauté juive en Autriche soupçonnent donc le président russe de vouloir aider le FPÖ – avec lequel sa propre formation, Russie unie, a signé un contrat de coopération – dans son entreprise de dédiabolisation.

Cependant, Berel Lazar ne représente qu’une partie de la communauté religieuse juive de Russie. « J’ai été moi aussi sollicité pour une rencontre par le FPÖ, mais je n’ai pas donné suite », affirme le grand rabbin de Moscou, Pinchas Goldschmidt, qui préside aussi la Conférence des rabbins européens. « Nous ne nous mettrons pas en rapport avec des partis d’extrême droite tant que les communautés juives des pays dans lesquels ils sont implantés ne le feront pas. » M. Goldschmidt dit avoir également été contacté par le Front national, sans donner de réponse favorable à une rencontre.

Malgré ses nombreux efforts, le FPÖ n’arrive pas vraiment à « prouver qu’ils sont les amis d’Israël », comme le prétendait le candidat de la formation à la présidentielle autrichienne, Norbert Hofer, le 7 novembre. La Israelitische Kultusgemeinde Wien (IKG), qui représente les juifs d’Autriche, refusait encore, en juin, de normaliser ses relations avec eux. « L’IKG n’a en aucun cas des contacts avec le FPÖ et n’envisage pas d’en avoir dans le futur », rappelait son président, Oskar Deutsch. Son prédécesseur, Ariel Muzicant, était l’une des figures locales de l’opposition frontale à l’extrême droite autrichienne, lorsqu’elle était menée par Jörg Haider.

En avril, en vue de surmonter tous les obstacles qui pourraient le priver de la chancellerie après les législatives, Heinz-Christian Strache s’est rendu en Israël et au mémorial de Yad Vashem. Il s’était alors prononcé contre l’étiquetage des produits israéliens issus des colonies et exportés vers l’Union européenne. Mais, là encore, sa tentative de séduction avait montré des limites. Le ministère israélien des affaires étrangères s’était empressé de qualifier cette visite de « privée ».