Reconnaissance de l’Etat de Palestine : La diplomatie française à l’épreuve

Vendredi 29 janvier, lors de la présentation des vœux aux diplomates étrangers en poste à Paris, le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius a réitéré son projet d’organiser une Conférence internationale « afin de préserver et de faire aboutir, si c’est possible, la solution des deux Etats ». Dans le cas où cette initiative échouerait, a-t-il aussi précisé, « la France prendra ses responsabilités et reconnaîtra l’Etat de Palestine. »

Cette annonce n’est pas nouvelle puisque ce projet s’esquissait déjà dans les votes pour la reconnaissance symbolique d’un Etat de Palestine à l’Assemblée nationale et au Sénat les 2 et 11 décembre 2014. Cette déclaration contient à elle seule toute la contradiction de la diplomatie française et l’inconsistance d’une initiative unilatérale, inutile et dangereuse.

En excluant les Israéliens du dialogue et en exonérant les Palestiniens de toutes les contraintes de la négociation et du compromis, la France fait un faux-pas diplomatique qui traduit un parti pris qui ne tient pas compte de la réalité et de la complexité du terrain, dans une région déjà en proie à l’instabilité et au chaos.

Dans le même temps, les représentants palestiniens du Hamas et du Fatah se sont rencontrés dimanche 7 février à Doha dans le but de tenter un nouveau rapprochement. Si le parti islamiste a réclamé la tenue d’élections, le Fatah a indiqué vouloir conserver la direction de l’Autorité palestinienne. Ces premiers échanges depuis la fin du gouvernement d’Union nationale en juin 2015 est une énième tentative de réconciliation qui ne fait aucun doute quant à la perspective d’un nouvel échec annoncé, ce qui ne fait que rendre plus invraisemblable la proposition française.

Les contradictions de la diplomatie française : le Quai d’Orsay juge et partie

 A l’évidence, la déclaration de Laurent Fabius révèle une obsession selon laquelle le conflit israélo-palestinien serait le père de tous les conflits. Depuis qu’il est devenu ministre des Affaires étrangères en 2012, il a été extrêmement actif sur ce dossier en lançant plusieurs initiatives internationales qui ont toutes échoué, et aucune d’elle n’a contribué à faire avancer la négociation, le compromis et la paix. Jusqu’à la fin, il aura tenté d’imposer ses vues mais ses déclarations sont révélatrices de contradictions de la diplomatie française : la prétendue ouverture au dialogue entre Israéliens et Palestiniens dans le cadre d’une grande conférence internationale est vaine car quoiqu’il advienne à l’issue de cette rencontre, l’Etat palestinien sera reconnu. Cette « méthode », qui n’est pas nouvelle, n’en ai pas moins regrettable car elle ne peut qu’encourager l’irrédentisme et l’extrémisme.

Alors que le niveau de confiance entre Israël et les Palestiniens est au plus bas avec les attaques au couteau et autres tentatives d’assassinats d’Israéliens presque chaque jour depuis le mois d’octobre[1], le gouvernement israélien est naturellement peu enclin au compromis.

Le dialogue ne pourra reprendre que lorsque l’Autorité palestinienne condamnera ces actes terroristes, chose qu’elle n’a toujours pas faite, et cessera d’inciter à la haine en faisant des terroristes des héros et des martyrs de « la cause palestinienne ». Du reste, il semble que Laurent Fabius ait lui-même intégré l’idée que cette conférence pourrait être un échec, ouvrant ainsi la voie à d’autres initiatives. Si la conférence n’aboutit pas, il sera en mesure de dire que la France a tout essayé pour relancer les négociations, et que le seul moyen qu’il lui reste pour sauver la solution à deux Etats est de reconnaître un Etat palestinien. On peut craindre que d’autres pays européens lui emboitent le pas pour créer une situation inextricable qui sonnera le glas de tout espoir de paix.

Si cette initiative va à son terme, cela entrainera un plus grand isolement d’Israël sur la scène internationale dont la voix sera indéniablement étouffée. Israël est une démocratie qui fait face en permanence au terrorisme palestinien et à la menace des groupes islamistes radicaux. Ignorer cette réalité en privilégiant la voie unilatérale reviendrait à nier à Israël le droit de se protéger. Mais la France, qui est elle-même confrontée sur son territoire au terrorisme et qui est engagée à l’extérieur dans des combats contre des groupes islamistes, devrait avoir plus d’empathie pour son allié naturel plutôt que de prendre systématiquement le parti des Palestiniens sans égard pour la légitimité et la sécurité d’Israël.

Révélateur de ce climat, le 3 février dernier, un « collectif d’ambassadeurs » a publié une tribune dans Le Monde, accusant Israël de réprimer le terrorisme palestinien de façon disproportionnée en expliquant d’ailleurs que celui-ci se justifie par « la frustration et l’humiliation ». Il est par ailleurs affirmé que la violence contre les Juifs ne saurait être comparée à celle qui a frappé Paris en novembre dernier, que ces « deux terrorismes » n’ont rien de semblable. L’article contient aussi une accusation grave d’instrumentalisation systématique de la Shoah, argument antisémite régulièrement reprise par Alain Soral et Dieudonné. Enfin, la tribune s’achève sur un appel à peine masqué à exercer une pression militaire contre Israël avec la mise en place d’une coalition internationale similaire à celle qui s’est organisée pour contrer Daech. Chacun conviendra de la grossièreté du parallèle que nos « anciens ambassadeurs » tentent d’établir. En portant un regard aussi partial et déséquilibré sur le conflit du Moyen-Orient, ces « diplomates », ne peuvent que susciter un abime d’incompréhension et la plus ferme condamnation.

Instrumentalisation du conflit israélo-palestinien 

 « Soutenir la reconnaissance internationale de l’Etat palestinien », telle était la 59ème promesse de campagne du candidat François Hollande. A quelques mois des primaires et à un an des élections présidentielles, l’heure du bilan a sonné. Entre la crise économique, le chômage, la crise des migrants ou le terrorisme, certains considèrent que l’on peut obtenir sur la scène internationale des succès que l’on peine à obtenir au plan intérieur.

En décembre 2014, la France a soutenu une résolution du conseil de sécurité de l’ONU pour créer le cadre d’une résolution définitive du conflit israélo-palestinien. Ces efforts ont échoué d’une part en raison de l’opposition des États-Unis et d’Israël et d’autre part la réticence des Palestiniens à faire des compromis sur le libellé de la décision. L’année dernière, la France a proposé la création d’un groupe de soutien international pour les pourparlers de paix. Le groupe s’est rencontré en marge de l’Assemblée générale de Nations Unies l’an dernier, mais sans les Israéliens ni les Palestiniens.

Les propositions de Laurent Fabius interviennent précisément une semaine après la rencontre entre François Hollande et le leader de l’opposition israélienne Itzhak Herzog qui présenté au Président son plan visant à séparer Israéliens et Palestiniens, déclarant : « La tentative de créer un Etat palestinien aujourd’hui est irréaliste. Un Etat palestinien ne peut être édifié maintenant, car les Palestiniens ne disposent pas actuellement d’un leadership qui contrôle l’ensemble de leurs territoires et qui pourrait suivre une telle démarche ». Cette séparation sera accompagnée de mesures sécuritaires et économiques qui ramèneront le calme dans la région et accroîtront le sentiment de sécurité, selon lui.

Quoiqu’il en soit et quelles que soient les motivations du Quai, cela ne laisse rien présager de bon : ni pour Israël, ni pour les Palestiniens, ni pour la région. Du reste, Benyamin Netanyahou a réagi en affirmant que les propos de Laurent Fabius allaient pousser les Palestiniens à se retrancher dans leur politique de refus de négocier en espérant que cela conduira la France à reconnaître un État de Palestine.

La non-viabilité des territoires palestiniens    

 En imposant une décision sans négociation des paramètres, la paix n’est qu’une chimère. Pour être viables, l’ensemble des territoires palestiniens doivent être sous la responsabilité d’un gouvernement légal et légitime or, le mandat de Mahmoud Abbas, qui a commencé le 15 janvier 2004, aurait dû prendre fin au début de l’année 2009. Ce dernier a toutefois décidé de le prolonger d’une année supplémentaire, puis d’une autre. Il dirige, depuis, une nation fragmentée, sans la moindre légitimité, mise à part celle qu’il s’est lui-même conférée. Les élections générales qui auraient du avoir lieu ont sans cesse été reportées, faute de pouvoir être organisées dans de bonnes conditions et sans prendre le risque que le Hamas en sorte vainqueur.

Quant au Hamas, il a pris le contrôle de Gaza en menant une offensive contre le pouvoir présidentiel de Mahmoud Abbas et plus généralement contre les forces du Fatah entre le 12 et le 14 juin 2007. À l’issue de ce coup d’Etat, le Président Mahmoud Abbas annonce la dissolution du parlement palestinien et le limogeage du gouvernement d’union nationale dirigé par Ismaël Haniyeh du Hamas. Il décrète l’état d’urgence dans les territoires palestiniens et nomme Salam Fayyad pour former un nouveau cabinet resserré autour de « personnalités indépendantes ».

Les quelques tentatives de réconciliation entre le Hamas et le Fatah qui ont eu lieu par la suite n’ont jamais abouti et il est illusoire de croire qu’ils sont prêts à s’unir aujourd’hui. Une fois encore, les deux frères ennemis font miroiter une nouvelle réconciliation mais comme cela a été prouvé à maintes reprises, il ne s’agit là que d’une stratégie où chacune des parties pense pouvoir supplanter l’autre. Et quand bien même une union devait se matérialiser, le gouvernement d’union formé par le Fatah et le Hamas ne serait ni viable ni légitime car il associe une autorité politique et une organisation islamiste et terroriste reconnue comme telle par la communauté internationale.                                                                                              

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Le départ de Laurent Fabius pour la présidence du Conseil Constitutionnel laisse envisager deux scénarios possibles : soit son successeur, Jean-Marc Ayrault, « transformera l’essai » et concrétisera les projets de son prédécesseur au détriment de la crédibilité diplomatique de la France, soit il privilégiera une autre approche susceptible de redonner à la France une place de médiateur et de facilitateur, en œuvrant pour un retour à la négociation sans laquelle il n’y aura ni paix, ni Etat palestinien.

Si la France veut être audible et crédible, il est impératif qu’elle prenne pleinement conscience du terrain et du contexte régional, sans brûler les étapes. Elle doit aider à rétablir la confiance et à renforcer les coopérations économiques et stratégiques pour créer un climat favorable. Sans cela, il ne sert a rien de reconnaître une Palestine qui n’existera que sur le papier. Les Palestiniens, qui ne verront pas d’amélioration de leurs conditions de vies n’en seront que plus frustrés et tentés par la radicalisation.

[1] Entre le mois d’octobre et la fin de l’année 2015, ont eu lieu 171 attaques au couteau, 70 à l’arme à feu, 38 voitures-bélier. Entre le 13 septembre et le 3 février 2016, 30 personnes ont été tuées et 344 blessées – 27 personnes sont dans un état sérieux, selon le Magen David Adom.