Quel chef militaire sera Donald Trump ?

LE MONDE |  Par Alain Frachon 

Le 45e président des Etats-Unis va devoir se frotter aux deux fronts sur lesquels l’armée américaine est engagée : la Syrie et l’Irak. Ses déclarations de campagne laissent craindre des bouleversements majeurs.

Dans quelques semaines, le nouveau commandant en chef des forces armées américaines, Donald Trump, sera en guerre. Le 45e président des Etats-Unis prendra en charge les deux fronts, la Syrie et l’Irak, sur lesquels sont engagées des troupes américaines – de près ou de loin. Ce sera le baptême moyen-oriental de l’ancien promoteur immobilier de Manhattan. Bienvenu dans la région !

Le républicain n’a guère évoqué ce que pourrait être sa politique en ces lieux de tourmente. De ses rares déclarations, on peut déduire qu’il ne péchera pas par interventionnisme humanitaire excessif. M. Trump a été bien accueilli au club par tout ce que le Moyen-Orient compte d’autocrates. La question des droits de l’homme jouera un rôle mineur dans ses relations avec les alliés et adversaires des Etats-Unis dans la région. Soupirs de soulagement au Caire, à Riyad et ailleurs, pour ne rien dire de Damas, où son élection a été saluée dans les salons du régime de Bachar Al- Assad.

« Je vais les écraser sous les bombes »

Pour autant, on peut s’attendre à une certaine continuité de la politique américaine. Donald Trump a encore moins d’appétence que Barack Obama pour le Moyen-Orient. Le républicain, à tendance isolationniste affichée, voudra se retirer de cet univers de chaos. Il n’est pas sûr qu’il y arrive.

A court terme, il s’est fixé une priorité : le combat contre les djihadistes de l’organisation Etat islamique (EI) et d’Al-Qaida. « J’ai un plan secret », a-t-il dit, avant d’expliquer : « Je vais les écraser sous les bombes » – à sa manière fleurie : « I will bomb the shit out of them. »

La bataille se déroule en Syrie et en Irak. M. Trump a annoncé un possible revirement des alliances américaines sur le front syrien. Il veut se rapprocher du président russe, Vladimir Poutine, et de Bachar Al-Assad. « Je n’aime pas du tout Assad, a-t-il dit lors d’un face-à-face télévisé avec Hillary Clinton, mais il tue les gens de l’EI ; la Russie aussi tue les gens de l’EI, de même que l’Iran. » Alors, pour combattre efficacement le djihadisme, il faudrait s’allier avec ces trois-là. S’il donne suite, le 45e président américain bouleversera la configuration géopolitique du Moyen-Orient.

La Syrie est le théâtre principal d’une guerre régionale qui oppose la théocratie chiite iranienne, la République islamique d’Iran, à la théocratie sunnite dominante, l’Arabie saoudite. Dans cette bataille, Américains et Russes ont chacun leur protégé : Washington est aux côtés de son plus vieil allié local, la maison Saoud ; Moscou soutient l’« arc chiite » – l’Iran, le régime alaouite de Damas et le Hezbollah libanais, notamment.

Sous le charme de Vladimir Poutine

Séduit par M. Poutine, le président Trump envisagerait de passer dans son camp, au moins en Syrie. Pareil retournement serait une révolution dans l’« équilibre » stratégique du Moyen-Orient. Il conduirait les Etats-Unis à interrompre l’aide qu’ils apportent aux rebelles, plus ou moins modérés, qui se battent contre le régime Assad – lequel est maintenu en vie par Moscou et Téhéran. Donald Trump justifierait ce virage en épingle par la priorité absolue qu’il accorde au démantèlement de l’EI.

Seulement, cette approche se heurte à nombre d’obstacles et aux autres objectifs poursuivis par M. Trump au Moyen-Orient. D’abord, les militaires américains diront au président que, dans la lutte contre l’EI, les groupes rebelles et les milices kurdes, elles aussi alliées des Etats-Unis, ont beaucoup plus accompli que les Russes et le régime de Damas. C’est sur certains de ces groupes et sur les Kurdes qu’il faut compter si le nouveau président veut voir rapidement tomber la ville de Rakka, la « capitale » de l’EI en Syrie.

Ensuite, la nouvelle administration américaine se trouvera en contradiction avec sa deuxième ambition régionale : contenir l’Iran. S’il semble avoir renoncé à dénoncer l’accord sur le nucléaire iranien conclu en juillet 2015, M. Trump veut être plus exigeant sur son exécution. La majorité républicaine au Congrès des Etats-Unis et les personnalités pressenties pour diriger la diplomatie américaine pensent comme Israël : le vrai danger serait l’expansionnisme iranien, pas le djihadisme sunnite. Bref, l’administration Trump serait décidée à mener la vie dure à la République islamique – pas à s’en rapprocher comme l’espérait Obama. Le « roi du deal » immobilier peut-il faire ami-ami avec l’Iran en Syrie et le combattre ailleurs ?

Reconstruire

Sur le front irakien, le président-élu a été plus elliptique. Sans qu’on sache trop pourquoi, il a qualifié de « stupide » la bataille en cours pour reprendre la ville de Mossoul des mains de l’EI. On ne connaît pas les raisons de ce jugement. Jusqu’à preuve du contraire, les Etats-Unis ont réussi à assembler avec succès une coalition hétéroclite pour une offensive, militaire et politique, éminemment complexe.

Mais en Syrie comme en Irak, M. Trump devra prendre toute la mesure du phénomène djhadiste. Il n’est pas sûr que l’on puisse – comme le souhaitait Obama et comme semble le croire son successeur – déconnecter la tumeur djihadiste de son environnement. Il y a un lien étroit entre le type de régime au pouvoir à Damas ou à Bagdad et la persistance du djihadisme sunnite. Les uns et les autres s’auto-entretiennent au moins autant, sinon plus, qu’ils se combattent. En ce sens, la défaite du djihadisme exige bien plus que la reprise de Rakka et de Mossoul. Elle suppose d’aider à reconstruire deux Etats multiethniques et multiconfessionnels viables.

Ne pas s’y attaquer, c’est admettre que le djihadisme survivra aux batailles en cours. S’y employer, c’est reconnaître que les Etats-Unis ne peuvent pas totalement se désengager de la région. A l’instar d’Obama, Trump veut d’abord être un président qui s’occupe des affaires intérieures. Mais il subira le même sort que son prédécesseur : le Moyen-Orient va plomber son mandat.