Primaire de la droite : un débat d’entre-deux tours tendu mais sans coup d’éclat

LE MONDE | Par Matthieu Goar et Alexandre Lemarié 


François Fillon et Alain Juppé se sont affrontés sur France 2, TF1 et France Inter, jeudi soir, lors d’un ultime « grand oral » avant de laisser les électeurs les départager.

L’un devait renverser la table, l’autre ne surtout pas commettre une faute irréparable. Stratégies immuables du challenger et du favori. Jeudi 24 novembre, lors du débat de l’entre-deux tours diffusé sur TF1, France 2 et France inter, Alain Juppé avait du retard à rattraper sur un François Fillon devenu le grand favori de cette primaire de la droite depuis son résultat canon du premier tour, dimanche. L’enjeu était immense pour les deux hommes.

Après 72 heures d’échanges acerbes entre leurs camps, certains redoutaient un pugilat sur le plateau. Il n’en a rien été. Aucun coup d’éclat majeur n’est venu perturber ce débat. Loin des attaques frontales qui avaient jusqu’ici émaillé l’entre-deux tours. Il y a bien eu des discussions techniques sur la santé ou l’emploi, quelques passes d’armes sur l’avortement ou le rapport à l’extrême droite, et quelques formules bien senties. « Les Français qui nous regardent ont droit à la clarté et à la précision », a ainsi lancé le maire de Bordeaux, estimant le projet de son concurrent « irréaliste ». « C’est vrai que mon projet est plus radical, peut-être plus difficile », a rétorqué le député de Paris, tout à sa volonté d’afficher son ardeur réformatrice. Mais dans l’ensemble, l’ambiance, bien que virile, est restée correcte.


 « Clarification » du projet de M. Fillon

Depuis un premier tour décevant où il a terminé avec près de seize points de retard sur M. Fillon, M. Juppé avait lancé une phase de « clarification » du projet de son adversaire. Jeudi soir, il a poursuivi, en condamnant une nouvelle fois la « brutalité » des propositions du député de Paris, notamment sur la baisse du nombre d’agents de la fonction publique. « Supprimer 500 000 fonctionnaires, ce n’est pas possible. Ça veut dire ne recruter aucun infirmier, aucun policier, gendarme ou enseignant », a tranché celui qui propose d’en supprimer moitié moins.

Sans surprise, M. Fillon a profité de cet échange pour afficher sa ligne libérale en économie. Il a assumé sa volonté de « désétatiser » la France en prenant exemple sur le Royaume-Uni, qui a « supprimé un million d’emplois publics ».

Le girondin modéré a encore manifesté sa franche hostilité avec l’idée du réformateur thatchérien de faire travailler les personnels de la fonction publique « 39 heures en les payant 37 » : « On ne peut pas demander à des fonctionnaires de travailler plus pour gagner moins », a lancé M. Juppé, en transformant le slogan phare de Nicolas Sarkozy en 2007. Mais son contradicteur est resté raide sur sa ligne : « Tout le monde doit faire un effort, travailler plus et gagner un peu moins », a asséné M. Fillon. Lire aussi : Si Fillon et Juppé débattaient de l’économie… par messagerie instantanée.

Les deux rivaux ne pouvaient pas non plus échapper à l’un des thèmes majeurs de l’entre-deux tours : l’interruption volontaire de grossesse (IVG). « Je ne toucherai à rien dans ce domaine », a juré le député de Paris, après que son rival a dénoncé ses positions « ambiguës » sur le sujet . « Je trouve que ce procès n’est pas correct », s’est indigné le premier. « Je n’ai fait aucun procès à François Fillon », s’est défendu le second, en se posant en défenseur des droits des femmes : « Pour moi, l’IVG est un droit fondamental. » M. Juppé a aussi accusé M. Fillon d’être soutenu par certaines figures de l’extrême droite, notamment le site identitaire Riposte laïque. « Je ne connais pas cette organisation. Je n’ai rien à voir avec cette attaque », a balayé M. Fillon. Point notable : ce dernier a mis en exergue plusieurs propositions de son projet, qui rappelaient celles de Nicolas Sarkozy, comme « l’assimilation » pour les immigrés, la nécessaire défense des « valeurs » et de l’« identité » française ou son refus du « multiculturalisme ». « Quand on vient dans la maison d’un autre, par courtoisie, on ne prend pas le pouvoir, on respecte cet autre », a-t-il déclaré dans une formule que n’aurait pas reniée l’ex-chef de l’Etat. Une manière pour le député de Paris de donner des gages aux électeurs sarkozystes.


Souligner les divergences

Sans réellement dominer les débats, le favori semble être parvenu à remplir son objectif : ne pas commettre de faute majeure, susceptible de modifier le rapport de forces à l’issue du premier tour, largement en sa faveur. Durant cet échange de deux heures, il n’est jamais apparu vraiment déstabilisé. Sans avoir besoin d’être à l’offensive, il s’est contenté de contrer les charges de son concurrent avec son flegme habituel, tout en employant un ton ferme face aux journalistes à qui il a reproché à plusieurs reprises de « caricaturer » son projet. Son rival, lui, a eu le mérite d’exposer ses pistes de réformes de manière précise. Au risque, parfois, de se perdre dans les détails, en citant beaucoup de chiffres, notamment quand il a abordé les questions fiscales. Alors qu’il avait tout intérêt à « se lâcher », le maire de Bordeaux a paru parfois tendu et emprunté, notamment à la fin de l’émission, lorsqu’il a lâché : « Des regrets, j’en ai beaucoup… », avant de se reprendre immédiatement : « non en fait pas tellement. » M. Juppé a peiné à trouver le bon positionnement entre la nécessité d’attaquer son rival pour rattraper son retard et le souci de ne pas aller trop loin pour ne pas apparaître trop agressif. Ainsi, il a commencé par s’excuser de l’acidité des débats de ces derniers jours : « Toutes les campagnes amènent à employer des mots un peu forts… » Jeudi soir, M. Juppé a certes souligné ses divergences avec M. Fillon sur plusieurs points, mais il n’a jamais vraiment interpellé son adversaire pour essayer de faire sortir ce dernier de sa zone de confort. Comme si les réserves exprimées par ses proches ces derniers jours sur son style trop offensif de l’entre-deux tours l’avaient convaincu de baisser de ton. Et comme s’il avait conscience qu’en poursuivant ses critiques frontales, il risquait de perdre des points dans l’électorat de droite, qui exècre les divisions internes. Ce positionnement lui a sûrement donné l’occasion de retrouver ses habits de rassembleur, mais pas forcément le costume du favori. A l’issue de ce grand oral, François Fillon reste plus que jamais en bonne position pour remporter la primaire de la droite.