A l’approche du premier tour des primaires de la droite et du centre, ELNET France diffuse une série d’entretiens avec les principaux candidats sur le rôle de la France sur la scène internationale.

A l’approche du premier tour des primaires de la droite et du centre, les questions des électeurs se font de plus en plus pressantes et les réponses avancées seront sans doute déterminantes pour le vote.
Si on a tendance à considérer que les questions de politique étrangère n’intéressent pas beaucoup les Français, elles sont d’ailleurs souvent reléguées aux marges des débats électoraux, le contexte international actuel les replacent au coeur de toutes les préoccupations. De la crise en Libye à la guerre en Syrie contre Bachar Al-Assad et l’Etat islamique, la situation au Moyen-Orient est très préoccupante et n’a sans doute jamais été autant liée aux enjeux intérieurs que connaissent la France et l’Europe : la crise des migrants, le départ en Syrie de djihadistes français vers l’Etat islamique et leur retour en Europe, la multiplication des attentats terroristes, la montée d’un islam politique ici ; sans oublier les relations avec les pays du Golfe dont les conséquences intérieures sont nombreuses : influence grandissante du Qatar avec ses investissements massifs en France, financements occultes de l’Arabie Saoudite en direction des mosquées salafistes, etc. Ces enjeux complexes nécessitent que soit déployée au plus haut niveau de l’Etat une vision stratégique globale et sûre d’elle-même, des objectifs diplomatiques clairs et ambitieux. Le rôle de la France sur la scène internationale est essentiel, c’est pourquoi nous avons interrogé tous les candidats sur un certain nombre de questions :



10 questions à François Fillon sur sa vision des relations internationales et de la politique étrangère de la France.

 

  1. Selon vous, quelles sont les principales valeurs que la France doit incarner sur la scène internationale ?

La France a dans le monde une image d’indépendance et une responsabilité internationale vis-à-vis de la liberté et de la paix. Notre nation a traditionnellement su incarner une vision médiane des relations internationale. Cependant pour que la voix de la France et son message soient encore entendus et crédibles, notre pays devra garder son indépendance. C’est valable vis à vis des Etats Unis : nous sommes leurs alliés mais pas leurs vassaux. Valable aussi avec les pays du Golfe dont les bonnes relations commerciales doivent aussi épouser des objectifs politiques communs. C’est valable avec la Russie avec laquelle nous devons entretenir un dialogue plus constructif.


 

  1. Etant donnée son histoire nationale, la France représente traditionnellement et partout dans le monde le pays des droits de l’Homme. Pourtant, la diplomatie française est aujourd’hui souvent marquée par les exigences de la « realpolitik ». Où placerez-vous le curseur entre défense des droits de l’Homme et priorisation des intérêts « froids » de l’Etat ?

Membre Permanent du Conseil de Sécurité, nous avons dans le cadre des Nations Unies un rôle dans la sécurité collective de la communauté internationale et la sauvegarde des Droits de l’Homme. La France doit donc continuer à porter ces valeurs mais elle doit aussi continuer de parler à tout le monde pour sauvegarder ses intérêts. La morale à ses exigences mais la géopolitique nous commande d’être réaliste. Pas d’angélisme : l’Histoire des nations reste un rapport de force et l’évolution des peuples ne se décrète pas. Nous ne pouvons plus être seuls à porter la bonne parole dans le monde. Nos moyens sont contraints. Nous ne pouvons plus multiplier les interventions et les théâtres d’opérations sans alliés militaires ou a minima des cofinancements de nos partenaires européens notamment. L’échec complet de l’intervention en Iraq doit nous servir d’exemple. Nous ne devons plus intervenir dans des pays où s’affrontent le pouvoir et son peuple sans avoir étudié une alternative politique crédible au risque alors de livrer le pays aux extrémistes notamment islamistes.


 

  1. Si nous nous penchons sur le cas de l’Arabie Saoudite (qui vous a été soumis lors du dernier débat télévisé), comment comptez-vous adresser les violations des droits de l’Homme qui y ont court ? Comment dans le même temps mettre l’Arabie Saoudite face à ses responsabilités concernant la lutte contre l’Etat islamique et l’islam radical de manière plus générale ?

Comment continuer à entretenir des relations chaleureuses avec certaines monarchies du Golfe si nous sommes informés que certaines de leurs officines financent l’Etat islamique en particulier et l’Islam radical en général ? Nos partenaires arabes doivent clarifier leurs positions. Il n’est pas possible d’un côté que ces Etats nous soutiennent officiellement lorsque nous intervenons au Moyen-Orient et d’un autre coté ferment les yeux sur les financements privés qui alimentent le flot des fondamentalistes. Cette duplicité qui n’a que trop duré est dangereuse pour nous tous !


 

  1. S’agissant du Qatar, les électeurs attendent également des réponses précises. L’ouvrage « Nos très chers émirs » publié par Georges Malbrunot et Christian Chesnot a fait grand bruit et replace sur le devant de la scène les relations ambigües entre les responsables politiques et les émirs du Qatar. Comment comptez-vous mettre fin à ces liens de copinage qui nuisent à la crédibilité et à l’indépendance des positions françaises sur la scène internationale ?

La connivence d’une partie de la classe politique avec le Qatar contient visiblement des zones d’ombre. Il est inacceptable que des élus acceptent les largesses de tout Etat étranger ou tout intérêt privé. L’engagement politique est d’abord un engagement au service des citoyens qui nécessite pour cela une certaine clairvoyance mais aussi une indépendance morale et financière. Si les faits énoncés dans l’ouvrage de Georges Malbrunot et Christian Chesnot sont prouvés, ils sont condamnables. Concernant nos relations avec le Qatar, elles méritent d’être clarifiées.


 

  1. La France est engagée en Syrie. Si vous étiez Président de la République, quelle serait votre position ? Défendrez-vous ce « ni-ni »-là : « ni Bachar Al-Assad ni Etat islamique » ?

Je n’ai aucune sympathie pour Bachar Al Assad et son régime tyrannique, mais la destruction de l’Etat Islamique est la priorité de la France. Après Ben Ali, Moubarak et Kadhafi, François Hollande a misé sur une défaite rapide de Bachar Al Assad qui devait être emporté par les printemps arabes qui pourtant, dans ces trois pays, avaient ouvert la voie aux islamistes et aux frères musulmans. Oubliant que Bachar El Assad bénéficiait du soutien fort d’une partie de la population, notamment les chrétiens et les alaouites, nous nous sommes donc focalisés pendant trois ans sur son éviction. Mais pour laisser la place à qui ? A un monstre totalitaire qui n’hésite pas à porter le combat jusqu’au cœur de nos villes et qui ne se cache pas de vouloir imposer son régime barbare au monde entier.

Depuis trois ans, je dis et redis qu’à force de faire d’Assad notre priorité, nous avons laissé l’Etat islamique gagner du terrain et gâché l’opportunité de créer une vraie coalition internationale. Sur le terrain, l’armée syrienne gouvernementale nous est nécessaire car les autres forces n’y arriveront pas seules. C’est ce qu’a compris la Russie. Si le Régime de Bachar El Assad est impardonnable pour les exactions commises, force est de constater qu’à ce stade du conflit, la reconquête de la Syrie passera nécessairement par l’armée régulière syrienne et éventuellement les forces terrestres régionales réunies au sein d’une coalition internationale pour vaincre l’EI.


 

  1. Comment envisagez-vous la relation avec la Russie de Vladimir Poutine ? L’armée russe, soutien de Bachar Al-Assad, a été accusée de crimes de guerre dans la ville d’Alep, où de nombreuses cibles civiles ont été visées. Quelle sera votre ligne rouge vis-à-vis du Président russe ?

La Russie agit unilatéralement et brutalement. Le conflit est cruel et les civils sont les otages d’un jeu de puissances sans coordination, sans buts communs. D’où l’urgence d’en tirer les conséquences et de mettre en place une coalition incluant toutes les puissances. Pour cela, je propose d’œuvrer pour une alliance avec la Russie et mettre fin à l’embargo absurde qui ruine au passage nos agriculteurs et travailler au renforcement des forces au sol avec les pays voisins sans y engager l’armée française.

Plus généralement, notre relation avec la Russie devra être revue. Qu’on apprécie ou non le Président Poutine n’est pas la question. La Russie est une puissance européenne qui compte. C’est un acteur incontournable dans la résolution des conflits de ce monde. Ce n’est pas en ostracisant et en humiliant la Russie que nous parviendrons à la faire infléchir. Au contraire, c’est en renouant le dialogue avec Moscou, en coordonnant davantage notre stratégie au Levant, que nous pourrons faire valoir certaines « lignes rouges » dans l’action que ce pays mène en Syrie notamment en ce qui concerne la protection des populations civiles. La France a un rôle dans ce retour du dialogue avec la Russie mais pour être entendue par les Russes, elle devra retrouver sa tradition diplomatique en défendant une voix indépendante.


 

  1. Le Brexit a porté un coup cinglant à l’Europe, déjà fragilisée de toutes parts. Quelles sont vos propositions pour redonner une dynamique positive à l’Union européenne ?

La décision du peuple britannique de sortir de l’Union Européenne place l’Europe à un tournant historique qui nous oblige à proposer un autre chemin pour l’Europe. Le système communautaire européen a vécu. Il faut une Europe plus politique, plus efficace, concentrer sur des priorités stratégiques et renvoyer le reste à la compétence des Etats.

Première des priorités, c’est, à mes yeux, l’indépendance économique de l’Europe dans la mondialisation. Assez d’angélisme. Notre indépendance est mise à mal par la tutelle qu’impose les Etats-Unis aux entreprises européennes soumises à la législation intérieure américaine au prétexte qu’elles utilisent le dollar. La seule façon de résister à cette emprise, c’est de faire de l’euro une monnaie de réserve et de règlement.

Pour cela, la zone euro doit se donner les moyens d’être l’une des plus performantes du monde. Il faut la doter d’un gouvernement économique piloté par les chefs d’Etats, contrôlé par les parlements nationaux. Il faut un calendrier d’harmonisation de la fiscalité des entreprises, favoriser nos géants industriels, apurer nos dettes.

Seconde priorité : c’est la sécurité européenne. L’Europe est menacée de disparaître si elle n’est pas l’Europe qui protège. Nous avons besoin d’un nouveau Schengen avec un vrai corps de gardes-frontières et gardes côtes, avec une coopération sans faille entre services de sécurité. Dans l’attente, la surveillance de nos propres frontières doit être retendue.

Depuis la fin de la guerre froide, l’Europe de la défense n’a rien fait pour prendre son destin en main. Elle continue de s’en remettre aux Etats-Unis. Or ce protectorat est devenu aléatoire. Dans le respect de la souveraineté des nations, nous devons constituer une alliance de défense européenne qui permette un juste partage des charges.

Pour faire tout cela, il faut un leadership. L’Europe est un lieu de pouvoir où les nations fortes impriment le rythme aux autres. Lorsque la France est faible elle subit l’Europe ; lorsqu’elle est puissante, elle la conduit. Le Général de Gaulle disait que l’essentiel, pour jouer un rôle au-delà de ses frontières, « c’est d’exister par soi-même, chez soi ! ». C’est tout l’objet de mon programme qui donnera les moyens à la France de devenir la première puissance économique européenne d’ici dix ans et ainsi d’être de nouveau crédible par nos partenaires européens.


 

  1. Comment définissez-vous le rôle que pourrait jouer la France dans la résolution du conflit israélo-palestinien ? La dernière conférence de la paix organisée à Paris sans les parties au conflit a été un échec. Comment envisagez-vous la médiation de la France pour ramener Israéliens et Palestiniens à des négociations directes ? Etes-vous favorable à la reconnaissance unilatérale de l’Etat de Palestine par la France et/ou par l’Europe ?

Encore une fois la voix de la France ne pourra être entendue et utile dans la résolution de ce conflit que si elle est indépendante. Il ne s’agit pas de favoriser l’une des parties plutôt qu’une autre, mais plutôt de les ramener à la table des négociations pour que les intérêts de chacun soient entendus. Les Palestiniens ont légitimement droit à un Etat. Israël doit également voir respecter son intégrité territoriale et sa sécurité. Les négociations menées depuis quelques années ont été un échec. L’idée d’organiser une conférence sur la paix à Paris sans les parties au conflit n’avait aucun sens. Je suis contre une reconnaissance unilatérale mais pour le dialogue et la volonté commune de parvenir à une solution territoriale. Je m’impliquerai personnellement. Il faut une coordination avec l’Union Européenne et les Etats Unis, un agenda de négociation pragmatique pour restaurer un minimum de confiance entre les parties.


 

  1. Les positions françaises à l’UNESCO (vote favorable puis abstention) concernant des résolutions ouvertement anti-israéliennes (deux résolutions niant très directement le lien entre le judaïsme et les lieux saints de Jérusalem) ont beaucoup choqué. A l’avenir, quel sera votre positionnement ? Plus largement, comptez-vous pointer du doigt le biais systématique vis-à-vis d’Israël aux Nations-Unies et participer au rétablissement d’un équilibre ?

Les récentes résolutions votées à l’UNESCO sont inacceptables et je comprends qu’elles aient choquées. La France aurait dû voter contre ces textes déséquilibrés qui nient la réalité historique de Jérusalem. La France n’a pas à prendre parti et à réécrire l’Histoire des autres. Nous devons conserver une position médiane et objective pour aider à la résolution du conflit.


 

  1. Lors de sa campagne, le candidat républicain a dit qu’il souhaitait que les Etats-membres de l’OTAN augmentent leur participation financière pour assurer leur sécurité, faute de quoi il menacerait de sortir de l’organisation. Dans une Amérique désormais dirigée par Donald Trump, comment envisagez-vous la relation transatlantique pour les années à venir ?

Je respecte la décision du peuple américain et serai prêt à travailler avec le Président Trump dans une relation constructive. Concernant sa future politique étrangère, nous devons d’abord lui laisser prendre ses fonctions avant de tirer des conclusions sur la politique qu’il mènera. Je note cependant qu’il est favorable comme moi à un rapprochement avec la Russie et à un interventionnisme plus limité des Etats-Unis dans le monde ce qui est plutôt sage. Concernant la participation financière des Etats membres dans l’OTAN cela méritera également d’être précisé. Néanmoins, il me semble légitime qu’un certain nombre d’Etats européens se réveillent et cessent de tout attendre du parapluie américain. La France, bien souvent seule avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni sur certains théâtres d’opérations, verrait de manière positive une plus grande participation opérationnelle et financière de nos alliés pour lesquels nos troupes assurent la sécurité collective au Moyen Orient et en Afrique Sub-Saharienne.

Concernant la relation avec les Etats-Unis, je la souhaite basée sur le respect mutuel de nos intérêts. Les Etats-Unis sont de très anciens alliés de la France. Cependant, être allié ne veut pas dire être d’accord sur tout.


Dossier coordonné par Anne-Sophie Sebban
Responsable des Affaires Publiques pour Elnet France