A l’approche du premier tour des primaires de la droite et du centre, ELNET France diffuse une séries d’entretiens avec les principaux candidats sur le rôle de la France sur la scène internationale.

A l’approche du premier tour des primaires de la droite et du centre, les questions des électeurs se font de plus en plus pressantes et les réponses avancées seront sans doute déterminantes pour le vote.
Si on a tendance à considérer que les questions de politique étrangères n’intéressent pas beaucoup les Français, elles sont d’ailleurs souvent reléguées aux marges des débats électoraux, le contexte international actuel les replacent au coeur de toutes les préoccupations. De la crise en Libye à la guerre en Syrie contre Bachar Al-Assad et l’Etat islamique, la situation au Moyen-Orient est très préoccupante et n’a sans doute jamais été autant liée aux enjeux intérieurs que connaissent la France et l’Europe : la crise des migrants, le départ en Syrie de djihadistes français vers l’Etat islamique et leur retour en Europe, la multiplication des attentats terroristes, la montée d’un islam politique ici ; sans oublier les relations avec les pays du Golfe dont les conséquences intérieures sont nombreuses : influence grandissante du Qatar avec ses investissements massifs en France, financements occultes de l’Arabie Saoudite en direction des mosquées salafistes, etc. Ces enjeux complexes nécessitent que soit déployée au plus haut niveau de l’Etat une vision stratégique globale et sûre d’elle-même, des objectifs diplomatiques clairs et ambitieux. Le rôle de la France sur la scène internationale est essentiel, c’est pourquoi nous souhaitons transmettre à tous les candidats un certain nombre de questions :



10 questions à Bruno Le Maire sur sa vision des relations internationales et de la politique étrangère de la France.

 

  1. Selon vous, quelles sont les principales valeurs que la France doit incarner sur la scène internationale ?

La boussole de notre politique étrangère doit être avant tout de défendre les intérêts de la France, et d’abord notre sécurité. Les valeurs que notre diplomatie doit incarner sont autant d’objectifs stratégiques du renouveau de la politique étrangère française. D’abord, la préservation d’un ordre international fondé sur le droit. Toute remise en cause de ces règles peut engendrer une déstabilisation régionale voire mondiale et donc des menaces pour notre sécurité. L’intervention en Irak de 2003, sans autorisation du Conseil de sécurité est ainsi à l’origine du désordre au Moyen-Orient qui, aujourd’hui, nous menace directement. Ensuite, la défense de notre indépendance. La France ne peut être à la remorque des Etats-Unis, ni être trop dépendante d’Etats qui ne partagent absolument pas nos valeurs de démocratie, d’Etat de droit et de dignité de la personne humaine. Voilà pourquoi je propose une réévaluation de nos relations diplomatiques avec un certain nombre d’Etats qui entretiennent des relations ambiguës avec l’islam politique. Enfin la culture, qui est au cœur de mon projet pour la France, doit également guider notre diplomatie. D’abord parce qu’il s’agit pour la France d’être à la pointe du combat culturel contre l’islam politique. Ensuite pour défendre et faire rayonner notre modèle culturel. Sur ce point, la France doit également être à la pointe de la construction d’une Europe politique qui s’affirme sur la scène internationale pour permettre aux Européens de défendre leurs intérêts.  On voit bien que le retrait américain est une tendance durable, notamment au Moyen-Orient. Il est ainsi inadmissible qu’en Syrie, la négociation se passe entre Russes et Américains alors que Paris et Bruxelles sont victimes des attaques terroristes. L’Europe doit s’affirmer et se défendre.


  1. Etant donnée son histoire nationale, la France représente traditionnellement et partout dans le monde le pays des droits de l’Homme. Pourtant, la diplomatie française est aujourd’hui souvent marquée par les exigences de la « realpolitik ». Où placerez-vous le curseur entre défense des droits de l’Homme et priorisation des intérêts « froids » de l’Etat ?

Je réfute l’idée d’opposer défense de nos valeurs et realpolitik. Nos valeurs sont nos intérêts et nos intérêts sont dans nos valeurs, la défense de notre culture et de notre indépendance. Je ne les négocierai jamais au nom d’une quelconque realpolitik. Mais je suis aussi opposé aux aventures pour imposer la démocratie dont nous payons aujourd’hui en Irak et en Syrie les dramatiques conséquences. Si la défense des droits de l’Homme doit demeurer notre boussole, nous ne pouvons imposer de l’extérieur une démocratisation des régimes en place au risque de générer une instabilité dommageable aux intérêts des populations locales et à notre sécurité. Les interventions en Irak ou en Libye le démontrent : à trop vouloir faire le bien, les Etats-Unis en Irak puis la France et le Royaume Uni en Libye ont créé les conditions du chaos actuel.


  1. Si nous nous penchons sur le cas de l’Arabie Saoudite (qui vous a été soumis lors du dernier débat télévisé), comment comptez-vous adresser les violations des droits de l’Homme qui y ont court ? Comment dans le même temps mettre l’Arabie Saoudite face à ses responsabilités concernant la lutte contre l’Etat islamique et l’islam radical de manière plus générale ?

La priorité de politique étrangère de la France doit être la lutte contre le terrorisme, qui a partie liée avec l’Islam politique. Nous devons donc mettre cet enjeu au cœur de nos relations avec l’Arabie Saoudite et donc réévaluer nos liens avec Riyad. Nos intérêts politiques et de sécurité doivent primer sur nos intérêts commerciaux lorsqu’il s’agit de protéger la sécurité de nos citoyens. Je proposerai donc une revue générale de nos relations avec l’Arabie Saoudite et le Qatar si je suis élu.


  1. S’agissant du Qatar, les électeurs attendent également des réponses précises. L’ouvrage « Nos très chers émirs » publié par Georges Malbrunot et Christian Chesnot a fait grand bruit et replace sur le devant de la scène les relations ambigües entre les responsables politiques et les émirs du Qatar. Comment comptez-vous mettre fin à ces liens de copinage qui nuisent à la crédibilité et à l’indépendance des positions françaises sur la scène internationale ?

Pour avoir des relations diplomatiques saines, j’estime nécessaire d’être clair quant à nos priorités et sur nos valeurs. La lutte contre le terrorisme et la défense de la sécurité de la France sont la responsabilité première de l’Etat. Il convient donc pour cela d’accepter de ne pas être otage de nos intérêts commerciaux. C’est sur cette base nouvelle que nous pourrons rétablir des relations saines avec le Qatar en conditionnant notre relation à des mesures claires visant à mettre un terme au financement par ce dernier de mouvements proches de l’islam politique, qui fait le lit de l’islamisme radical et du terrorisme.


  1. La France est engagée en Syrie. Si vous étiez Président de la République, quelle serait votre position ? Défendrez-vous ce « ni-ni »-là : « ni Bachar Al-Assad ni Etat islamique » ?

J’établis des priorités : l’Etat islamique est l’ennemi de la France, Bachar al-Assad est l’ennemi de son peuple. De ces priorités découle une séquence. J’estime que nous devons faire porter nos efforts sur la mise en place d’une grande coalition internationale pour défaire l’Etat islamique. Une fois cette priorité atteinte, nous devrons favoriser une solution politique en Syrie, pour répondre aux aspirations légitimes du peuple syrien.


  1. Comment envisagez-vous la relation avec la Russie de Vladimir Poutine ? L’armée russe, soutien de Bachar Al-Assad, a été accusée de crimes de guerre dans la ville d’Alep, où de nombreuses cibles civiles ont été visées. Quelle sera votre ligne rouge vis-à-vis du Président russe ?

La Russie est, en raison de son intervention militaire et de son soutien au régime d’Assad, un élément incontournable de la solution en Syrie. Nous ne pourrons faire l’économie d’une négociation avec Moscou. La Russie est donc un partenaire, même s’il s’agit d’un partenaire difficile. Nous devrons entrer dans une négociation avec Moscou sur la question syrienne sur la base de nos intérêts de sécurité, à savoir la défaite du terrorisme dans la durée. Pour cela, les Européens doivent être unis, en particulier les Français et les Allemands : c’est la clef pour être respecté par les Russes.

Ma ligne rouge, c’est le respect de l’ordre européen. La Russie a des intérêts qu’il convient de prendre en compte dans son voisinage. Nous ne pouvons cependant pas accepter que la Russie remette en cause les frontières européennes comme ce fut le cas en Crimée puis en Ukraine. La France, dans le cadre de l’UE et de l’OTAN, doit être sans ambiguïté pour éviter toute velléité russe de déstabiliser nos alliés d’Europe de l’Est. Je refuse toute déstabilisation du continent européen.


  1. Le Brexit a porté un coup cinglant à l’Europe, déjà fragilisée de toutes parts. Quelles sont vos propositions pour redonner une dynamique positive à l’Union européenne ?

Je ne crois pas que le Brexit soit une menace. C’est le révélateur que l’Europe telle qu’on la connaît est morte. Elle ne fonctionne plus car on l’a construite sans les peuples. Que faire? Dès que je serai élu, je lancerai un travail de fond visant à la rédaction d’un nouveau traité permettant d’aller plus loin dans l’intégration avec les Etats qui le souhaitent, sur l’euro et la sécurité. Une fois finalisé, ce projet sera proposé aux Français pas référendum. Il nous permettra aussi de redire clairement que l’Europe doit fixer ses frontières et que la Turquie n’y a pas sa place. Nous devrons aussi définir des nouvelles règles pour la politique commerciale afin que soit appliqué le principe de réciprocité et que l’Europe défende ses intérêts. Il est urgent d’agir car nous sommes entrain de laisser mourir le projet européen auquel je suis profondément attaché.


  1. Comment définissez-vous le rôle que pourrait jouer la France dans la résolution du conflit israélo-palestinien ? La dernière conférence de la paix organisée à Paris sans les parties au conflit a été un échec. Comment envisagez-vous la médiation de la France pour ramener Israéliens et Palestiniens à des négociations directes ? Etes-vous favorable à la reconnaissance unilatérale de l’Etat de Palestine par la France et/ou par l’Europe ?

Jamais je ne transigerai sur le droit d’Israël à la sécurité, qui n’est pas négociable. Et j’ai toujours soutenu le principe de la solution à deux Etats, seule à même d’imposer et de préserver la paix dans toute la région. Toutefois, je ne conçois pas que la création d’un Etat palestinien puisse être imposée de l’extérieur. Nous devons reconnaître que les solutions d’hier ne marchent pas. La paix ne peut qu’être la résultante de négociations entre les parties. C’est pour cela que j’estime que l’initiative française a été un échec. Je n’ai pas voté en novembre 2014 la résolution de l’Assemblée Nationale sur l’Etat palestinien et je maintiens ma position : la reconnaissance de la Palestine devra suivre un accord de paix, non le préempter.


  1. Les positions françaises à l’UNESCO (vote favorable puis abstention) concernant des résolutions ouvertement anti-israéliennes (deux résolutions niant très directement le lien entre le judaïsme et les lieux saints de Jérusalem) ont beaucoup choqué. A l’avenir, quel sera votre positionnement ? Plus largement, comptez-vous pointer du doigt le biais systématique vis-à-vis d’Israël aux Nations-Unies et participer au rétablissement d’un équilibre ?

Nier les liens historiques entre Jérusalem et le peuple juif est absurde et plus grave, c’est un contre-sens historique. Je pense donc que le fait d’avoir soutenu au printemps dernier une résolution de l’UNESCO laissant entendre que le mur des lamentations ne faisait pas partie de l’héritage du peuple juif était une faute morale et politique.

Je l’ai dit, la sécurité d’Israël doit être la priorité absolue du Gouvernement français. La majorité actuelle semble l’avoir oublié, en particulier dans les positions prises à l’UNESCO.


  1. Lors de sa campagne, le candidat républicain a dit qu’il souhaitait que les Etats-membres de l’OTAN augmentent leur participation financière pour assurer leur sécurité, faute de quoi il menacerait de sortir de l’organisation. Dans une Amérique désormais dirigée par Donald Trump, comment envisagez-vous la relation transatlantique pour les années à venir ?

La France est l’alliée des Etats-Unis et membre de l’OTAN. Je défends cette alliance quel que soit le Président américain. Je n’ai pas de doutes que le Président Trump honorera les traités d’alliance qui fondent l’essence du lien transatlantique. L’amitié entre la France et les Etats-Unis est une constante. Dès lors que le peuple américain a fait son choix, nous devons le respecter.

En tant que gaulliste, j’estime toutefois qu’alliance ne veut pas dire soumission ou dépendance. Nous aurons sans doute des différends avec M. Trump que nous devrons assumer. La France de Jacques Chirac a dit non à George Bush sur l’Irak, elle devra être prête à dire non à Monsieur Trump si le cas se présente.

La France et l’Europe doivent de manière générale se donner les moyens de leur autonomie pour défendre notre sécurité. Au sein de l’OTAN, les pays Européens ne dépensent pas assez pour leur sécurité. Je suis d’accord avec M. Trump au moins sur ce point ! Nous devons nous fixer pour objectif collectif européen d’atteindre l’objectif de dépenser 2% de notre PIB dans la Défense si nous voulons avoir les moyens de notre autonomie stratégique. La sécurité de l’Europe passe par Paris, Londres, Berlin, Rome ou Madrid avant de passer par Washington. C’est une question de volonté politique.


Dossier coordonné par Anne-Sophie Sebban
Responsable des Affaires Publiques pour Elnet France