Plus de 2600 blessés syriens accueillis dans des hôpitaux israéliens

REPORTAGE – Plus de 2600 blessés syriens, dont des combattants, ont été accueillis dans des hôpitaux israéliens. L’État hébreu, qui est juridiquement toujours en guerre avec son voisin syrien, parle de gestes humanitaires. Damas dénonce cette politique, qui permettrait aussi à l’armée israélienne de renforcer son influence sur les populations du Golan.

Envoyé spécial à Safed (Israël)

Ahmed ne se lasse pas de contempler la vue depuis sa chambre d’hôpital. «C’est si calme», sourit-il en désignant le parking arboré au centre duquel flotte le drapeau à l’étoile de David. Depuis trois mois, l’univers du jeune Syrien se limite à l’atmosphère feutrée de cette pièce qu’éclaire une large baie vitrée. Un bonnet de laine noir posé sur son lit et un sac de sport rangé dans un coin sont les seules traces de sa vie d’avant. Vêtu d’une blouse bleu et blanc, ce garçon tout juste sorti de l’adolescence a soigneusement peigné sa chevelure noir de jais. Il porte un collier de barbe taillé de près autour du menton, et plus fourni sur les joues. «Je ne suis pas un djihadiste, s’empresse-t-il de préciser, mais un combattant de l’armée syrienne libre.» Au cœur de l’été, Ahmed et ses camarades ferraillaient contre l’armée de Bachar el-Assad dans les faubourgs de Kuneitra, non loin de la vieille ligne de cessez-le-feu avec Israël, lorsqu’un obus a explosé tout près d’eux et lui a arraché la jambe droite. «J’ai perdu connaissance quelques instants plus tard alors qu’on me transportait vers un endroit plus sûr», raconte-t-il, les deux mains cramponnées à son déambulateur. Au réveil, ses premiers mots ont été pour demander à être transféré vers l’un des hôpitaux israéliens où plus de 2600 blessés syriens ont été soignés depuis le printemps 2013. «Vous êtes ici en Israël», lui a alors répondu un visage inconnu.

Les naufragés du conflit syrien

Le colonel Alon Galsberg aurait sans doute levé les yeux au ciel si on lui avait dit il y a cinq ans qu’il consacrerait bientôt l’essentiel de son temps à coordonner la prise en charge de civils et de rebelles syriens criblés de shrapnel ou trop malades pour être soignés chez eux. Les deux pays, qui se sont affrontés en 1948, 1967 et 1973, demeurent techniquement en guerre bien que leur frontière commune ait depuis lors connu une longue période de calme. «Tout a basculé le 16 février 2013 en début d’après-midi, se souvient ce médecin militaire basé dans le nord d’Israël, lorsqu’une patrouille nous a appelés pour nous signaler la présence de sept Syriens allongés le long de la clôture de sécurité. On s’est demandé comment réagir, jusqu’à ce qu’ils nous disent qu’ils avaient été blessés par l’armée du régime et qu’ils n’avaient nulle part où aller.» Dans les semaines suivantes, l’improbable scénario se répète si souvent que l’état-major décide d’établir un hôpital de campagne au pied de la barrière de sécurité édifiée sur le plateau du Golan. Plus de 430 Syriens y seront pris en charge jusqu’à ce que l’armée décide, le 13 juin 2016, de fermer cette structure devenue trop voyante. Les naufragés du conflit syrien seront désormais directement transférés vers les hôpitaux de Safed, de Nahariya, de Tibériade et de Haïfa.

«Au début, j’avais peur de tout. Je pensais que les Israéliens allaient me torturer ou m’empoisonner. (…) Et puis j’ai compris qu’ils s’occupaient de moi mieux que ne l’auraient fait les médecins de mon propre pays»

Ayman, rebelle syrien, à l’hôpital, à Safed

Ayman, 18 ans, n’aurait, pour sa part, jamais imaginé se réveiller un jour dans un hôpital israélien. Mais au cœur de l’été, ce garçon, qui dit avoir fait défection de l’armée régulière syrienne pour rejoindre les rebelles il y a environ quatre ans, a été transféré en urgence vers la frontière après avoir été grièvement blessé par l’explosion d’une mine. «C’était un accident», bredouille-t-il sans plus de détail, visiblement encore sous le choc. Ses deux mains ont été amputées. «Tout le monde, depuis le début de la guerre, connaît un blessé qui a été soigné par les Israéliens, raconte-t-il, assis sur son lit, au premier étage de l’hôpital de Safed. Alors quand les gars de ma brigade ont vu dans quel état j’étais, ils ont tout tenté pour me faire venir ici.» Ayman attend désormais que les médecins greffent des prothèses au bout de ses deux moignons. Il tue le temps en lisant le Coran et en écoutant les nouvelles de son pays sur un transistor de poche prêté par l’établissement. Ses réflexes de défiance, entretenus par la propagande anti-israélienne à laquelle il a été exposé durant son enfance, se sont progressivement dilués. «Au début j’avais peur de tout. Je pensais que les Israéliens allaient me torturer ou m’empoisonner, confesse-t-il. J’ai été éduqué à croire qu’ils étaient pires que le diable. Et puis j’ai compris qu’ils s’occupaient de moi mieux que ne l’auraient fait les médecins de mon propre pays.» Dans quel but? La question, élude-t-il, ne lui est pas vraiment venue à l’esprit.

Si l’on s’en tient au discours officiel, l’armée israélienne soigne les blessés syriens au nom de considérations strictement humanitaires. «Nous ne leur demandons pas d’où ils viennent, pour qui ils se battent ou ce en quoi ils peuvent nous être utiles», assure le colonel Galsberg. Mais il n’est pas interdit de penser que l’État hébreu tire un bénéfice indirect de cet engagement. L’armée en aurait profité pour instituer un discret canal de communication avec les factions rebelles établies sur le versant syrien du plateau du Golan – y compris, à l’époque, avec les djihadistes du Front al-Nosra. Ces contacts ont débouché sur une relation de «bon voisinage», qui se traduit non seulement par la préservation d’un calme relatif à la frontière mais aussi par le maintien à distance du Hezbollah libanais, dont les stratèges israéliens ne veulent à aucun prix voir les combattants s’établir dans cette zone. Le régime syrien dénonce régulièrement ce rapprochement de circonstance, et accuse l’État hébreu de soutenir les «terroristes» qui le combattent. Certains responsables israéliens appellent de leur côté à amplifier cette coopération, jusqu’à présent menée à l’abri des regards, pour «gagner les cœurs» de la population syrienne et mieux promouvoir les intérêts de leur pays. «Nous pouvons jouer un rôle actif aux abords de la frontière pour garantir le contrôle de la région par des factions modérées», suggère Amos Yadlin, ancien chef du renseignement militaire et actuel directeur de l’Institut d’études pour la sécurité nationale, qui souhaite aussi voir son pays «s’impliquer bien davantage dans la fourniture d’aide humanitaire à la population civile».

Âgé de 27 ans, Mohammed, colosse à l'épaisse barbe noire, est originaire de Deraa. Son tibia droit, dévoré par l'explosion d'un obus le 9 septembre dernier, est immobilisé par une cage en acier.
Âgé de 27 ans, Mohammed, colosse à l’épaisse barbe noire, est originaire de Deraa. Son tibia droit, dévoré par l’explosion d’un obus le 9 septembre dernier, est immobilisé par une cage en acier. 
Crédits photo : Olivier Fitoussi pour Le Figaro

La prise en charge des blessés, d’abord improvisée dans l’urgence, s’est peu à peu organisée. Les cas les plus graves sont orientés vers un hôpital syrien dont l’emplacement est tenu secret avant d’être transférés, le plus souvent de nuit, vers la frontière. «Un jour de septembre dernier, nous avons réceptionné 25 blessés d’un coup après le bombardement d’un centre de soins à Kuneitra», raconte le colonel Galsberg, qui a pour l’occasion dû mobiliser onze équipes de secours et deux hélicoptères. Deux garçonnets grièvement brûlés ont alors été transférés vers un service spécialisé de l’hôpital Tel Hashomer (Tel-Aviv). «Contrairement aux interventions humanitaires auxquelles nous participons à l’étranger, l’accueil de ces blessés repose sur la mobilisation de notre propre système de soins, et retentit donc sur sa capacité à prendre en charge les patients israéliens», souligne le médecin militaire. Depuis l’été dernier, l’armée cependant s’efforce d’étendre cette offre de soins en organisant le transfert par bus de patients syriens dont les jours ne sont pas nécessairement en danger, afin qu’ils bénéficient d’une consultation à l’hôpital de Safed. «Plusieurs centaines de civils, en particulier des enfants, ont été convoyés depuis la frontière avant d’y être ramenés le soir même», confie une source militaire de haut rang. Et Benyamin Nétanyahou veut aller plus loin. «J’ai demandé au ministère des Affaires étrangères d’étudier les conditions dans lesquelles nous pourrions prendre en charge des femmes et des enfants blessés à Alep – ainsi que des hommes s’il ne s’agit pas de combattants, a-t-il annoncé mardi soir. Nous sommes prêts à les faire venir en Israël pour les soigner dans nos hôpitaux.»

Préserver l’anonymat des patients syriens

En cet après-midi ensoleillé de décembre, six combattants syriens poursuivent leur convalescence à l’hôpital de Safed. Tous affirment être issus de l’armée syrienne libre, et proclament leur rejet de l’État islamique. En juin 2015, l’évacuation de combattants affiliés au front al-Nosra avait suscité des remous au sein de la minorité druze du Golan occupé par Israël, qui soupçonnent ce groupe de menacer leurs coreligionnaires sur le sol syrien. Quelques dizaines d’entre eux s’étaient même attaquées à une ambulance convoyant deux blessés syriens alors qu’elle traversait la bourgade de Majd al-Shams. L’un des patients était mort lynché.

«Moi, j’ai été blessé en combattant Daech», affirme Mohammed, comme pour balayer tout soupçon de collusion avec les djihadistes. Âgé de 27 ans, ce colosse à l’épaisse barbe noire et au bras gauche tatoué à l’encre bleue est originaire de Deraa. Il y a environ un an, des amis l’ont convaincu de rejoindre la rébellion. Son tibia droit, dévoré par l’explosion d’un obus le 9 septembre dernier, est immobilisé par une cage en acier. «J’ai hâte de retrouver ma femme», glisse-t-il, bien conscient qu’il en a encore pour plusieurs semaines de soins. «Tous les blessés qui passent par ici, quelle que soit la gravité de leur état, répètent qu’ils veulent rentrer mourir dans leur pays», témoigne Fares Issa, un travailleur social affecté auprès de ces patients syriens. «Israël fait beaucoup pour nous aider et nous ne l’oublierons pas», ajoute Mohammed, qui appelle l’État hébreu à s’impliquer plus encore. «Pourquoi pas, interroge-t-il, en nous livrant des armes?»

Dans la chambre voisine, le jeune Ahmed peine aussi à dissimuler son impatience. Dès que son état le permettra, les médecins ont promis de poser une prothèse sur le moignon de sa jambe droite. Puis il espère regagner la Syrie et prévoit de retrouver sa place dans les rangs de la rébellion anti-Bachar. «Prenez-moi en photo», fanfaronne le jeune homme, qui s’amuse des précautions prises par le personnel de l’hôpital pour préserver l’anonymat des patients syriens. «Que pourrais-je bien avoir à cacher, rigole-t-il, alors que tous mes frères d’armes savent très bien où je suis? Bien sûr, si Daech ou le régime me retrouvent, je risque de passer un sale quart d’heure. Et après? De toute façon, nous sommes engagés dans une lutte à mort…»