Au Moyen-Orient, la diplomatie du synchrotron

Par Le Monde – Nathaniel Herzberg

En Jordanie, l’Autorité palestinienne, l’Iran, Israël et six autres pays ont construit ensemble le synchrotron Sesame, pour sonder la matière. Une coopération unique qui défie les lois générales de la diplomatie.

Et si nous rêvions un peu ? Accordons-nous un instant de fiction et réécrivons l’histoire du Moyen- Orient. Après la signature des accords d’Oslo, en 1993, entre Israéliens et Palestiniens, Yitzhak Rabinaurait été réélu premier ministre de l’Etat hébreu en 1996. Cinq ans plus tard, un Etat palestinien aurait vu le jour, au côté d’Israël, avec Jérusalem pour capitale – les deux pays trouvant un compromis sur la souveraineté de la ville sainte. De multiples coopérations – culturelles, économiques et scientifiques – auraient émergé entre les deux voisins mais aussi dans toute la région. Ainsi, neuf Etats, que jadis tout opposait, auraient pris la décision de construire ensemble, en Jordanie, un synchrotron, vaste et coûteux instrument capable de sonder la matière à toutes les échelles.

Retour au réel. Yitzhak Rabin a été assassiné. Le processus d’Oslo n’est plus qu’un vieux souvenir. Il n’y a pas davantage d’Etat palestinien que de coopération régionale. Le 16 mai 2017, pourtant, sera inauguré dans la banlieue d’Amman (Jordanie) le premier synchrotron du Moyen-Orient. Ce jour-là, devant le bâtiment de briques blondes, le temps d’une cérémonie, devraient flotter les drapeaux des neuf membres du projet : Bahreïn, Chypre, Egypte, Jordanie, Pakistan, Turquie, mais encore Autorité palestinienne, Iran et Israël. Vous avez bien lu : Autorité palestinienne, Iran et Israël. A l’Unesco, qui porta le projet à ses débuts et garde sur lui un regard bienveillant, on est formel : « Une telle coopération n’a aucun équivalent. »

Allan est un gros bourg sans charme, à 35 km de la capitale du royaume hachémite. Le Jourdain est à « un jet de pierre », comme on dit ici, moins de 20 km ; le pont Allenby, qui tient lieu de frontière avec Israël, à une quarantaine. Ce 3 décembre, une centaine de scientifiques participent à la « réunion des utilisateurs » de Sesame, le doux nom de baptême du projet. La quatorzième du genre, en autant d’années, presque la routine.

Mais cette fois, un souffle particulier saisit les ingénieurs, chercheurs et étudiants venus de toute la ‐ région. Pour la première fois, tout ou presque est en place, dans l’immense caverne d’Ali Baba. L’injecteur et le booster, cet accélérateur d’électrons qui permet de lancer les particules dans l’anneau principal. Mais, surtout, tous les éléments qui constituent ce dernier, 133 mètres d’horlogerie de précision, d’aimants pour courber et concentrer les faisceaux, d’onduleurs pour les guider… Sans compter la chambre à vide, le système de refroidissement, de distribution électrique, d’isolation des radiations et une collection vertigineuse d’armoires de commandes et de contrôle. « Pour les nouveaux : tout ça n’était pas là l’an passé », triomphe Giorgio Paolucci, directeur scientifique du projet, qui dirige la visite. Il présente la ligne de lumière dite de « fluorescence et absorption des rayons X », donnée par les Allemands. « Là, c’est la ligne infrarouge, enfin son emplacement, elle est en cours d’assemblage au synchrotron Soleil, en France, on devrait la recevoir prochainement. » Trois lignes ouvertes cette année, sept à l’issue de la première phase, dix-sept à terme : de quoi sonder la matière sous toutes ses formes et toutes ses coutures.

Car là réside le principe du synchrotron : un accélérateur d’électrons, destiné non pas à opérer des collisions pour décomposer les particules (comme dans le fameux LHC du CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire), mais à fabriquer les plus puissants des microscopes existants.

Injectés dans l’immense anneau, les électrons y tournent à une vitesse proche de la lumière et à l’énergie de 2,5 GeV (gigaélectronvolt), poussés par de puissants aimants. Au passage, ils émettent, tangentiellement à leur trajectoire, des photons. Et ce sont ces précieux corpuscules de ‐ lumière que les scientifiques guident dans les fameuses lignes, domptent, trient même afin d’obtenir des rayons de différentes longueurs d’onde. Couvrant l’ensemble du spectre, de l’infrarouge aux rayons X, ils sont projetés sur des échantillons afin d’en révéler la composition, l’agencement moléculaire, les propriétés…

A travers le monde, une soixantaine de synchrotrons auscultent ainsi la matière, dans des domaines aussi variés que la science des matériaux, de l’environnement, la biologie, la pharmacologie, la chimie, les nanotechnologies ou encore l’archéologie. Sur la carte des installations, une multitude de points rouges bariolent désormais l’Amérique, l’Europe, l’Australie et l’Asie du Sud-Est. Un trou, ou plutôt un gouffre, occupe pourtant le centre du planisphère, de l’Afrique du Sud au Pakistan. « C’est évidemment une anomalie et Sesame va pouvoir commencer à la combler, en attendant que l’Afrique dispose à son tour d’un synchrotron », souligne l’Israélien Eliezer Rabinovici, vice-président du conseil de Sesame.

Rien ne poussait ce physicien théoricien à plonger dans la marmite à synchrotrons. Professeur à l’université hébraïque de Jérusalem et titulaire depuis cet été d’une chaire au prestigieux Institut des hautes études scientifiques de Bures-sur-Yvette, l’homme parcourt habituellement les méandres de la théorie des cordes. « Mais il y a eu Oslo. Toute ma vie, j’avais été élevé dans l’idée qu’il fallait construire la paix avec nos voisins, et là, ça semblait à portée de main. Et voilà qu’un jour, dans la cafétéria du CERN, un de mes collègues et amis, Sergio Fubini [1928-2005], me lance l’idée de créer un organe de coopération scientifique au Moyen-Orient. »

Un voyage en Egypte, une série de discussions, et en novembre 1995, à Dahab dans le Sinaï, se tient la première réunion de MESC (Comité de coopération scientifique du Moyen-Orient). « Nous étions une poignée, Egyptiens, Israéliens, Palestiniens, Jordaniens et Marocains, sous une grande tente, dans le désert. C’était trois semaines après le meurtre de Rabin. Je n’oublierai jamais la minute de silence qui a ouvert nos discussions. Ni le tremblement de terre, de force 7, qui nous a surpris. Tout ça au pied du mont Sinaï, Hollywood n’aurait pas osé. » Convaincus que « la collaboration doit se construire de personne à personne », les participants se quittent avec dix pistes prioritaires. Pour l’heure, pas de synchrotron à l’horizon.

Dès l’année suivante, l’opération « Raisins de la colère » de l’armée israélienne au Liban met le petit groupe à l’épreuve. Les Egyptiens s’en écartent. Les participants se retrouvent à Turin. C’est là qu’en novembre 1997, deux physiciens de renom, l’Allemand Gus Voss et l’Américain Herman Winick, font connaître leur proposition : profiter du renouvellement du synchrotron berlinois Bessy pour récupérer l’ancienne machine et doter le Moyen-Orient de sa première source lumineuse.

Gus Voss est mort en 2013. A 84 ans, Herman Winick continue de couver Sesame comme un adolescent encore fragile. Il faut le voir, barbe blanche et mine déterminée, intervenir dans les réunions pour proposer idées nouvelles ou pistes de financement inexplorées, réclamer une précision technique, ou simplement saluer une présentation originale. « J’ai toujours éprouvé pour Sesame un sentiment particulier, confie l’ancien directeur technique du SLAC, le synchrotron de l’université de Stanford. Quand ils ont décidé de ne reprendre qu’un morceau de Bessy, je me suis senti un peu dépossédé, même s’ils avaient raison. »

Un projet scientifiquement au top

Car Rabinovici, Fubini et les autres en sont convaincus : le projet n’aboutira que s’il est scientifiquement au top. Certains veulent même décliner la proposition allemande, ne pas s’encombrer d’une machine obsolète. « Je déteste les compromis mais j’ai fait une exception, explique le physicien israélien. Nous avions besoin d’appuyer notre action sur du concret. » Décision est finalement prise de reprendre, en la dopant, la structure berlinoise de production et d’accélération des électrons, mais de construire un nouvel anneau principal, autrement dit le plus gros morceau.

Les coûts explosent. Ce n’est plus 10 ou 20 mais 50 et bientôt 100 millions d’euros qu’il faut trouver pour bâtir le synchrotron en Jordanie. Le royaume hachémite a en effet été choisi pour abriter le projet. Non seulement il entretient des relations diplomatiques avec ses huit partenaires mais il a offert le terrain et le bâtiment. Pas question, pourtant, qu’il finance seul l’installation. Et de ce côté, Sesame trouve porte close. Les membres ont bien apporté une mise de fonds, une équipe embryonnaire a été recrutée, des formations sont délivrées par des spécialistes venus du monde entier. « Mais l’appareil n’était toujours pas là, se souvient le Français Amor Nadji, directeur de la division sources et accélérateurs au synchrotron Soleil (Essonne) et directeur technique de Sesame de 2007 à 2013. Nous prenions des jeunes en thèse dans nos laboratoires, en espérant qu’après, ils pourraient poursuivre en Jordanie. Mais quatre ans plus tard, il n’y avait toujours rien. » Certains se sont réorientés, en attendant des jours meilleurs – la petite équipe de quarante scientifiques qui pilote aujourd’hui Sesame a fini par piocher dans ce vivier. D’autres, souvent les plus brillants, ont été recrutés dans divers synchrotrons de la planète, plongés au cœur de la quatrième génération d’appareils mis en service au Brésil, en Suède, bientôt en France où le synchrotron européen de Grenoble fera peau neuve en 2018.

Sesame appartient à la troisième. Ou plutôt désespère alors d’y appartenir. Le déclic va venir de Rabinovici, encore lui. En 2013, il convainc le gouvernement israélien d’apporter 5 millions d’euros d’investissement, à la condition d’être suivi par d’autres. La Turquie et la Jordanie participent à la même hauteur. L’Iran s’y engage mais l’embargo interdit tout transfert. L’Egypte, empêtrée dans l’interminable printemps arabe, s’excuse… Fort de cette mise de fonds, le Britannique Chris Llewellyn Smith, ancien directeur général du CERN devenu président du Conseil de Sesame, prend son bâton de pèlerin. Aux Etats-Unis, il perd « beaucoup de temps et d’énergie, sans résultat », affirme-t-il. Personne ne veut soutenir un projet dans lequel figure le grand satan iranien. « Je sais, Israël y est aussi… », soupire-t-il.

L’Union européenne se montre plus généreuse et offre 5 millions d’euros pour financer les précieux aimants. Les Italiens promettent 1,5 million (ils ont versé les deux tiers). Des sociétés savantes offrent des dons, les grandes installations cèdent du matériel. Enfin, samedi 3 décembre, le directeur général Khaled Tukan a annoncé que la Jordanie financerait pour 2,1 millions de dollars la quatrième ligne ainsi que la construction, pour 6 millions de dollars, d’une centrale photovoltaïque. Pour Chris Llewellyn Smith, c’est 15 millions de dollars, hors frais de fonctionnement – ceux-là sont réglés par les neuf membres, au prorata de la richesse nationale –, qu’il va encore falloir trouver d’ici trois ans. « Je suis optimiste, sourit Eliezer Rabinovici. Dans cette histoire, des petits scientifiques ont conduit leurs gouvernements là où jamais ils n’auraient pensé aller. Il n’y a pas de raison que ça s’arrête. »

Car là réside évidemment le plus incroyable. Dans la capacité du projet à résister aux vents contraires qui soufflent dans la région. « Depuis quinze ans, j’ai pu vérifier que les mondes parallèles, que nous invoquons en physique théorique, existent bel et bien dans la réalité », s’amuse Rabinovici. En 2011, quand la Palestine devient membre à part entière de l’Unesco, ses délégués demandent à Sesame d’en faire de même et d’abandonner le terme « Autorité palestinienne ». « J’ai expliqué qu’une telle décision provoquerait le départ d’Israël et la fin du projet, témoigne Chris Llewellyn Smith. Ils ont compris. »

L’année précédente, un autre coup de tabac avait secoué le groupe de scientifiques quand la marine israélienne avait arraisonné la « flottille pour Gaza » et fait neuf morts sur le bateau turc Mavi Marmara. Le Conseil de Sesame, en réunion au Caire, devait immédiatement condamner le crime, plaidaient les délégués turc et palestinien. « J’ai expliqué que la politique n’avait pas de place parmi nous. Ils se sont calmés », relate sobrement le Britannique. La même année, deux délégués iraniens du Conseil sont successivement assassinés à Téhéran. Comme toujours, le Mossad est montré du doigt. L’opposition iranienne, au contraire, accuse le régime. En tout cas, l’Iran ne quitte pas la table. « Chez nous, même les plus durs s’adoucissent lorsqu’il s’agit de science et de technologie », dit Mahmoud Tabrizchi, professeur à l’université technologique d’Ispahan et représentant iranien au Comité scientifique de Sesame. Et le chimiste de rappeler que la participation de Téhéran au projet a été approuvée, sous l’ère Ahmadinejad, par un vote massif du Parlement : de 152 voix contre 6.

Doit-on alors rêver d’une diplomatie du synchrotron, à l’image de cette « diplomatie du ping-pong », qui vit, au début des années 1970, un échange de jeunes joueurs préparer le terrain à la visite historique du président américain Richard Nixon en Chine ? Dans la nuit politique qui recouvre le Moyen-Orient, certains voudraient y croire. « Il fut une époque où Américains et Soviétiques se rencontraient à la cafétéria du CERN pour tenter de rendre la guerre froide un peu moins froide.Si Sesame pouvait nous aider de la même façon… », avance Roy Back-Barkai, délégué israélien au comité des usagers. Le physicien de l’université de Tel-Aviv a, du reste, proposé, avec une collègue palestinienne, qu’un appel aux dons soit lancé pour munir Sesame d’une cafétéria, grande oubliée du projet. « Nos gouvernements ne se parlent pas mais nous devons construire des ponts entre nos pays, renchérit Muhammad Imran, physicien à la Forman Christian University de Lahore, au Pakistan. Les Israéliens sont de très bons scientifiques, c’est une opportunité formidable. » « Sesame a changé ma vie, abonde Maedeh Darzi, physicienne à l’Institut pour la recherche et les sciences fondamentales de Téhéran. Pour la première fois, je suis sortie d’Iran. J’y ai découvert de nouveaux territoires scientifiques mais aussi d’autres gens, d’autres cultures… La science est notre langue commune et j’ai l’espoir que , à force de parler ensemble, nous construisons, lentement, la paix dans la région. »

Professeur assistant à l’université de Naplouse, Ahmed Bassalat invite à davantage de prudence : « Ce projet est fantastique. Il a permis à douze de mes étudiantes de sortir pour la première fois de Palestine à l’occasion d’une visite des installations. Une d’elle viendra faire son master ici au printemps prochain. Mais la paix, elle, est loin et elle n’est pas dans nos mains. » Un de ses collègues renchérit : « Je suis très attaché à ce projet. Je veux que cette infrastructure de recherche progresse, quoi qu’il arrive par ailleurs. Pour les chercheurs, pour les étudiants. Mais ne nous ‐ racontons pas d’histoires. La paix, c’est autre chose. Sesame est bon pour mon peuple, bon pour la science. Pas pour la paix. »

De quoi faire réagir Gihan Kamel, la responsable de la ligne infrarouge de Sesame. Depuis deux ans, ses prestations lors de divers congrès ont fait d’elle une des figures de proue du projet. « Je suis une femme, Dieu merci, une musulmane, une scientifique égyptienne », avait-elle déclaré, foulard à motif sur les cheveux et sourire aux lèvres en ouverture d’une vibrante conférence TED, en février 2015. Le foulard coloré est toujours là, le sourire également. Et la vibration demeure : « Pas dans nos mains, la paix ? Mais qu’est-ce que la paix ? Nous sommes des êtres humains, pas des êtres idéaux. Nous ne construisons pas une utopie ou un morceau de paradis. Mais quand cette ‐ communauté, composée de toutes les cultures, religions, nationalités s’assoit ici comme dans n’importe quel congrès scientifique, est-ce juste de la science ? Comment nier que cette harmonie, ces gens qui se moquent de ce que font les politiciens ou leurs gouvernements a à voir avec la paix ? Avez-vous assisté à la dernière session ? »

C’était en début d’après-midi, juste avant la visite du synchrotron. Une centaine de chercheurs, novices ou chevronnés, venus de toute la région, écoutaient Roy Back-Barkaï indiquer les grands principes et petits trucs pour remplir le dossier de candidature préalable à l’obtention d’un « temps de faisceau », autrement dit le droit d’utiliser la machine pendant quelques jours… Quand l’Israélien a achevé son exposé, une dizaine de mains se sont instantanément levées. « J’ai eu des frissons, confie Gihan Kamel. Il y a dix ans, la moitié des participants serait sortie avant qu’il ne parle. L’autre serait restée silencieuse à la fin. Nous avons construit une machine. Mais mieux, nous avons construit une communauté. » Elle respire un instant. Et sourit, une fois encore : « La paix pour la science ou la science pour la paix ? Moi j’ai choisi : ça sera les deux. »