L’Iran mise sur le pragmatisme de Donald Trump

LE MONDE |  Par Marc Semo et Louis Imbert

En bonne logique, l’élection de Donald Trump devrait susciter des sueurs froides au sein du gouvernement iranien. Durant sa campagne, le futur président américain avait pourfendu l’accord sur le programme nucléaire de Téhéran, conclu en juillet 2015 avec les « 5 + 1 » (membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et Allemagne). « C’est le plus stupide de l’histoire », avait-il dit. Arrivé au pouvoir, M. Trump pourrait-il le renier ?

Le président iranien, Hassan Rohani, a tenu à rappeler, mercredi 9 novembre, que l’accord a été entériné par une résolution du Conseil de sécurité et qu’il « ne peut être renversé par la décision d’un seul gouvernement ». Cette déclaration traduit une part de crainte. En effet, l’accord n’est pas un véritable traité ratifié par les parties concernées. « Techniquement, les Etats-Unis peuvent s’en retirer du jour au lendemain, souligne un expert proche du dossier. Mais un tel choix impliquerait pour les Etats-Unis un retour à la case départ avec cette alternative : soit un Iran nucléaire, soit la guerre. »

Une telle remise en cause signifierait une crise ouverte non seulement avec l’Iran mais aussi avec les autres pays engagés dans ce compromis laborieusement négocié, qui au moins pour dix à treize ans garantit une mise sous contrôle du programme nucléaire iranien en échange d’une levée d’une large part des sanctions adoptées depuis dix ans par les Nations unies, l’Union européenne et les Etats-Unis.

« Si les Etats-Unis rétablissaient des sanctions contre des entreprises non américaines, alors l’Europe devrait résister », si elle tient aux contrats signés depuis l’accord avec l’Iran, dit François Nicoullaud, ex-négociateur français sur le nucléaire iranien. Total a dit, mercredi, que l’élection de M.Trump ne changerait rien à l’accord de négociations qu’il avait signé la veille pour reprendre l’exploitation du champ gazier de South Pars, interrompue par les sanctions.


Pas d’onde de choc majeure

Les autorités françaises affichaient, elles, leurs inquiétudes sur « les incertitudes » ouvertes par la présidence Trump. A l’Elysée, on tient à rappeler « qu’il ne faut pas tirer des conclusions prématurées à partir de seuls propos de campagne » et que « les principes de réalité s’imposeront ».

La prochaine administration américaine pourrait faire une lecture a minima des engagements économiques prévus par le compromis sur le nucléaire, sans pour autant remettre l’accord explicitement en cause. « Il y aura du bruit, pas mal d’effets de manches de part et d’autre mais aussi bien Washington que Téhéran savent que la moins mauvaise des solutions reste de maintenir au moins l’apparence de l’accord », souligne ce même expert proche du dossier. Donald Trump a déjà commencé à nuancer ses positions sur le sujet pendant la campagne électorale. Mais cela pourrait ne pas suffire pour l’Iran, qui a impérativement besoin d’investissements étrangers pour relancer son économie moribonde.

Alors, pourquoi un tel calme à Téhéran ? L’élection de Donald Trump n’a pas provoqué d’onde de choc majeure dans le pays. Certains « durs » au sein de l’Etat, partisans de l’isolationnisme et critiques de l’Occident, s’en réjouiraient presque. Derrière le Guide suprême, Ali Khamenei, ils voient en Donald Trump l’arrogance nue de l’Amérique, et s’enchantent de voir le « grand Satan » en crise.

Mais une part de l’aile modérée du régime peut se réjouir elle aussi, plus discrètement : ce sont des technocrates proches du président Rohani, des conservateurs pragmatiques qui collaborent avec lui bon gré mal gré. « Pour eux, Trump a deux grands atouts : il n’est pas Hillary Clinton, et il est immensément imprévisible », dit Ellie Geranmayeh, spécialiste de l’Iran au Conseil européen des relations internationales.


Liens avec l’Arabie Saoudite mis à mal

Ces modérés voient Hillary Clinton comme « la dame des sanctions ». Ils estiment qu’elle a orchestré, à la tête du département d’Etat, la politique d’étouffement économique de l’Iran entre 2009 et 2013. Ils n’attendaient pas d’elle un grand assouplissement, mais ils jugent que la fibre de businessman de Donald Trump pourrait leur réserver de bonnes surprises. Cet avis-là n’est pas si rare dans les cercles d’affaires à Téhéran.

Mme Clinton se préparait à relancer les relations des Etats-Unis avec Israël, comme avec les pays du Golfe et l’Arabie saoudite, le grand rival régional de l’Iran. Ces liens avaient été mis à mal, sous la présidence Obama, par la signature de l’accord sur le nucléaire, que Tel Aviv et Riyad ont dénoncé.

M. Trump, quant à lui, a eu des mots très durs vis-à-vis de l’Arabie saoudite. L’Iran fait donc le pari que « la Maison Blanche et le Congrès pourraient avoir plus d’appétit pour s’éloigner de cet allié traditionnel », dit Ellie Geranmayeh. Et si M. Trump voulait, comme il l’a fait comprendre, se rapprocher de la Russie, alliée de l’Iran et du régime de Bachar Al-Assad, en Syrie, la position de Téhéran dans cette guerre se verrait confortée.