Les juifs ukrainiens fuient la guerre pour s’installer en Israël

LE MONDE | Par Piotr Smolar


Sur les bras de Dima, les longs tatouages forment des mots. Leur valeur n’est pas seulement liée à leur sens – « volonté, raison, sentiment » – mais à la langue utilisée, l’hébreu. Une revendication identitaire rare dans son pays d’origine. Dima Lipman, 28 ans, est ukrainien. Pardon, était. Il a renoncé à son passeport pour changer de vie en Israël, qui l’a accueilli comme l’un des siens, au titre de l’alya (émigration vers Israël).

Il en a fallu, de la volonté, pour s’arracher à Melitopol, 160 000 habitants, cité triste sur la grande route qui descend de l’est de l’Ukraine vers la Crimée, annexée par la Russie. La raison fut celle du cœur, pour assurer un avenir moins gris à sa fille Miroslava, trois ans et demi. Anna, son épouse de 24 ans, n’a pas hésité longtemps. Leur sentiment, quelques mois après l’atterrissage à l’aéroport Ben-Gourion, avec neuf valises et 200 kilos d’affaires indispensables ? « Pour l’instant, on se sent comme dans un centre de repos », sourit Dima.


Les liens des juifs ukrainiens avec le judaïsme sont très ténus

Cette plaisanterie traduit le sentiment d’irréalité qui habite cette petite famille chaleureuse et aimante. Elle s’est installée dans un deux-pièces modeste au milieu d’un kibboutz, dans le désert du Néguev, au sud de la ville de Beer-Sheva. Le soleil cogne sans merci, les palmiers ne bougent pas, faute de vent. Environ 450 personnes vivent dans cette communauté extrêmement prisée. Il faut patienter deux ou trois ans avant d’espérer y décrocher un logement.

Le kibboutz a conservé une philosophie socialiste. Les salaires extérieurs sont reversés à la direction, qui fournit à tous les mêmes services et moyens financiers. Anna et Dima n’ont pas encore eu le temps de se pencher sur cet exotisme local. Leur avenir ici est limité à six mois. C’est la durée de leur programme d’intégration. Ensuite, il faudra choisir un nouveau point de chute. Tous les matins, ils se rendent à l’oulpan, l’école où ils apprennent l’hébreu. Leur fille va à la crèche. Un paradis à durée déterminée. A leur arrivée, le frigo était déjà plein.

Ces dernières années, l’Ukraine est devenue, avec la France, le premier pays source pour l’alya. Les motivations, dans les deux cas, sont très différentes. Les liens des juifs ukrainiens avec le judaïsme sont très ténus, voire le plus souvent inexistants. La puissance de l’assimilation culturelle forcée, à l’époque soviétique, a fait d’immenses dégâts en trois générations. La disparition de l’URSS a entraîné une vague de départs importante vers Israël. 

Mais les tourments vécus par l’Ukraine depuis la fin 2013 ont motivé de nouveaux candidats, plus jeunes. « Ces dernières années, on a enregistré une multiplication par trois de l’alya ukrainienne, note Roman Polonsky, directeur de l’unité chargé du monde russophone à l’Agence juive. Ils étaient environ 2 000 en 2013, plus de 6 000 en 2014 et 7 500 en 2015. C’est dû, bien sûr, à la révolution de Maïdan, au changement de régime, à l’instabilité et à l’absence de confiance en l’avenir. Mais cela s’explique aussi par la guerre dans l’est du pays, qui a provoqué des déplacements massifs de population. »


La crise, partout

Selon les estimations de l’Agence juive, il y aurait encore 200 000 juifs en Ukraine, c’est-à-dire de personnes ayant au moins un grand-parent juif. La moitié se trouve dans la zone de Dniepropetrovsk, Kharkiv, Marioupol et Kramatovsk, à l’Est. En raison de la guerre, beaucoup d’archives ont été détruites ou perdues, ces dernières années. Or les procédures d’enregistrement pour l’alya réclament parfois des vérifications complexes. « Je leur demande toujours : “que cherchez-vous en Israël ?”, explique Roman Polonsky. La réponse est la paix, la stabilité et la prospérité. Les deux premiers, je ne peux les promettre. Mais ils répondent : “Israël a une armée, des missiles efficaces, un gouvernement qui rend des comptes.” Cela suffit. » Dima est fier de ses origines juives, une richesse héritée de son grand-père, cadre dans une usine fabriquant des tracteurs. « On lui disait : si tu veux devenir adjoint au directeur et si tu veux qu’on ferme les yeux sur l’indication de tes origines dans ton passeport, il faut que tu deviennes communiste. Il a toujours refusé. » Ania, la femme de Dima, n’a jamais été sensibilisée à la culture juive, jusqu’à son mariage. « Elle n’arrive pas à comprendre la différence entre un juif et un chrétien, qui était le fils de qui ! », rigole Dima. « Si l’Ukraine n’avait pas été dans cette situation, on n’aurait pas pensé à Israël », reconnaît Ania.

Très patriote, Dima a été révulsé par les tueries sur la place Maïdan, à Kiev. « On voulait aider les gens contre la machine répressive de l’Etat, mais on ne savait pas comment. » Cuisinier de formation, Dima était cadre administratif à l’université de Melitopol lorsque la révolution a éclaté, suivie de l’opération de déstabilisation russe en Crimée puis dans le Donbass. En août 2014, il a été licencié, comme d’autres. La crise, partout. C’est alors qu’il pense à Israël. « Je vivais avec des clichés du pays, comme l’idée qu’il était constamment en guerre. » Le jeune homme part en éclaireur. Pendant quelques mois, il s’installe à Eilat, à la pointe sud du pays, et travaille dans un hôtel.


Les démarches furent pénibles

A son retour, il convainc sa famille et sa sœur Ioulia, qui franchit aussi le pas avec les siens. A Melitopol, Ioulia et son mari Roma gagnaient chichement leur vie en réalisant des films de mariage. Ils avaient acheté un appartement, avec un crédit. Le départ en Israël leur est apparu comme une aventure et une issue de secours. Les démarches furent pénibles. « Au fisc, à la police, partout dans les administrations ukrainiennes, on nous a demandé des pots-de-vin », souligne Ioulia.

Au kibboutz, ils se sont installés dans l’appartement voisin de Dima. A leur arrivée, ils ont été pris en charge par Elena Kovarsky. Cette habitante de 54 ans dirige le programme de l’Agence juive destiné aux jeunes familles ; elles sont 220 à en bénéficier chaque année. « Les migrants arrivés dans les années 1990 partent à présent à la retraite. Les usines embauchent à tour de bras ici ! », dit-elle.

La question de l’identité juive des arrivants la fait soupirer. « Le jour où j’ai fait mon alya de Moscou, en 1991, je ne savais pas ce qu’était Pessah [la Pâque juive]. Cette notion d’identité est relative. Parmi les nouveaux venus, 10 % allaient à la synagogue en Ukraine et portaient la kippa. La très grande majorité n’a qu’un rêve : gagner le plus d’argent possible, avoir une vie confortable. Ils ont grandi dans l’idée que c’était la seule chose positive dans l’existence. »