Le procès militaire qui divise Israël

Par Cyrille Louis – Correspondant à Jérusalem pour le Figaro

ENQUÊTE – Tsahal est ébranlé par le sort d’un jeune conscrit, Elor Azria, accusé, sur fond d’ «intifada des couteaux» d’avoir achevé un assaillant palestinien d’une balle dans la tête. Les officiers et soldats appelés à témoigner devant le tribunal militaire n’hésitent pas à laver leur linge sale devant la presse, jetant une lumière crue sur l’ampleur du fossé idéologique qui divise la société israélienne.

Le tribunal militaire de Jaffa siège au premier étage d’une maison Art déco à la façade verte, dans une salle dont les dimensions modestes et l’atmosphère survoltée évoquent un théâtre de poche. Le procès du soldat franco-israélien Elor Azria, accusé d’avoir achevé un assaillant palestinien d’une balle dans la tête

(http://www.lefigaro.fr/international/2016/04/18/01003-20160418ARTFIG00184-le-soldat-franco-israelien-accuse-d-avoir-acheve-un-palestinien-

inculpe.php)alors que celui-ci gisait au sol il y a six mois, vient d’y entrer dans sa phase finale. Journalistes et proches de l’accusé s’entassent devant trois juges galonnés, tandis qu’une jeune greffière aux ongles rose pâle, coincée entre le procureur et les avocats de la défense, trône curieusement sur un fauteuil si haut perché que ses pieds ne touchent pas le sol. L’accusé, cintré dans son uniforme kaki, est assis au premier rang. Le crâne rasé, la mine légèrement bouffie, il arbore un grand sourire et semble étonnamment détendu au regard du châtiment qu’il encourt.

Le sort du jeune conscrit, arrêté et mis à l’index par sa hiérarchie après la diffusion d’une vidéo sur laquelle on le voit ouvrir le feu sans raison apparente, passionne et divise l’opinion israélienne. Les journaux télévisés, quoi qu’il se passe dans le reste du pays, s’ouvrent invariablement par un compte rendu de l’audience du jour. «Jamais je n’avais couvert un procès suscitant un tel engouement», remarque Aviad Glickman, le chroniqueur judiciaire de la dixième chaîne. À en croire les sondages d’opinion, une nette majorité du public a pris fait et cause pour le soldat, tandis que l’état-major réclamait son inculpation. Un tel divorce entre la population et les généraux qui dirigent Tsahal constitue un événement sans précédent dans l’histoire du pays. «Quelle que soit l’issue du procès, la controverse n’est pas près de retomber», prédit, dans un entretien publié en fin de semaine dernière par le quotidien Haaretz, l’ancien chef du Mossad Ephraïm Halévy.

Le 24 mars dernier, c’est paradoxalement à l’occasion d’un incident relativement banal que ce psychodrame s’est noué dans une ruelle du centre d’Hébron (Cisjordanie). Mais la séquence, filmée par un volontaire travaillant pour l’ONG israélienne B’Tselem (http://www.btselem.org/), n’a pas tardé à faire le tour du monde. On y découvre deux Palestiniens qui gisent à terre, touchés par balles après avoir poignardé un soldat israélien aux abords d’une colonie juive. L’un des assaillants est mort sur le coup. L’autre, Abdel Fattah al-Sharif, bouge encore. Un abondant filet de sang s’écoule de ses plaies mais aucun des secouristes présents ne semble envisager de lui venir en aide. Une dizaine de minutes après l’attaque initiale, au contraire, l’un des infirmiers de l’unité s’avance, le met en joue et lui tire une balle dans la tête. Selon l’un de ses camarades entendu par la police militaire, le soldat aurait marmonné: «Il mérite de mourir.» Elor Azria, lui, nie avoir prononcé ces mots.

L’état-major, quoi qu’il en soit, s’est empressé de condamner son geste avec la plus grande fermeté. Confrontés depuis plusieurs mois à une vague de violence dans les Territoires occupés, les généraux ont à l’évidence redouté que ces images n’aient un impact dévastateur auprès de la population palestinienne comme de l’opinion internationale. D’autant que ce n’était pas la première fois que l’armée est accusée de faire un usage excessif de la force face aux auteurs d’attaques au couteau. Le général Gadi Eizenkot, chef d’état-major, avait même fait savoir quelques semaines plus tôt qu’il ne voulait pas voir ses hommes «vider leur chargeur sur une adolescente armée d’une paire de ciseaux». Le propos lui avait valu d’être traîné dans la boue par une partie de la droite nationaliste, mais ce militaire respecté n’entendait pas transiger sur le respect de l’éthique. Sitôt la vidéo d’Hébron rendue public, le porte-parole de Tsahal annonça l’arrestation d’Elor Azria, et dénonça son attitude comme «une grave violation des valeurs, de la conduite et des standards en matière d’opération militaire». Le ministre de la Défense alors en fonction, Moshe Ya’alon, renchérit peu après: «Même dans des moments de grande colère, nous ne devons pas autoriser de tels comportements.»

«Un risque de mutinerie»

Cette apparente unanimité, toutefois, n’a guère tardé à se fissurer lorsqu’il est apparu qu’une large partie de l’opinion approuvait la réaction du soldat. Ulcérés par le retour des violences, 57 % des Israéliens sondés quelques jours après l’incident d’Hébron estimèrent qu’Elor Azria n’aurait pas dû être placé en détention et 68 % jugèrent que l’état-major avait eu tort de le condamner publiquement. Les premières audiences de son procès donnèrent lieu à des manifestations de soutien orchestrées par des groupuscules d’extrême droite, (http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2016/04/19/97001- 20160419FILWWW00346-soldat-franco-israelien-inculpe-manif-de-soutien.php) tandis qu’Avigdor Lieberman, chef de file du parti Yisrael Beiteinu, prit publiquement sa défense. Le tribunal, sous pression, suspendit bientôt la détention du jeune conscrit qui put réintégrer sa base entre deux audiences. Benyamin Nétanyahou, qui avait dans un premier temps semblé soutenir ses généraux, décida de témoigner sa solidarité à la famille Azria. «En tant que parent de militaire, je comprends votre détresse», confia-t-il au père du suspect, avant de relever que les soldats déployés en Cisjordanie «doivent prendre des décisions en temps réel, sous la pression et face à l’incertitude».