Le gouvernement polonais accusé de révisionnisme sur la question juive

LE MONDE | Par Jakub Iwaniuk (Varsovie, correspondance)

La nouvelle « politique historique » promue par les souverainistes du PiS (Droit et Justice) au pouvoir en Pologne s’apprête à rouvrir des pages que l’on croyait tournées dans les manuels d’histoire. Cette forme particulière de patriotisme, chère au président du parti, Jaroslaw Kaczynski, exclut une approche critique de l’histoire du pays. Le 21 juillet, le Parlement polonais a élu, sous les ovations de la majorité conservatrice, l’historien Jaroslaw Szarek à la tête de l’Institut de la mémoire nationale (IPN). Son profil controversé est sur le point de rouvrir une vielle plaie historique dans les relations judéo-polonaises.

Interrogé deux jours plus tôt par la commission de la justice du Parlement, M. Szarek a suscité la colère de l’opposition centriste en niant la responsabilité de citoyens polonais dans le pogrom de Jedwabne, village de l’est de la Pologne, dans lequel ont péri au moins 340 juifs en juillet 1941, dont 300 brûlés vifs dans une grange. « Les exécutants de ce massacre étaient les Allemands, qui ont utilisé dans cette entreprise de terreur un groupe de Polonais contre leur gré. Le totalitarisme allemand endosse la pleine responsabilité de ce massacre », a soutenu M. Szarek.

La question de la responsabilité de villageois polonais dans le pogrom de Jedwabne a été soulevée pour la première fois par l’historien polono-américain Jan Tomasz Gross dans son ouvrage Les Voisins, publié en 2001 (traduit en 2002, Fayard). Ce livre avait suscité de très vifs débats entre historiens et dans la société civile polonaise. En 2001, le président Aleksander Kwasniewski a officiellement présenté les excuses de la Pologne à la communauté juive pour ce crime. L’IPN avait par la suite mené sa propre enquête, et validé en 2003 la thèse de M. Gross, en y apportant quelques nuances.


« Narration mensongère »

La nomination de M. Szarek à la tête de cet influent institut – au centre de nombreux enjeux de mémoire sensibles, comme le passé de l’ancien président Lech Walesa – relance les spéculations sur une possible réouverture de l’enquête de l’IPN, revendication de longue date des milieux conservateurs. Dans la commune de Jedwabne, le maire (PiS) Michal Chajeswki a ainsi apporté son soutien, mi-juillet, à une pétition pour l’exhumation des corps des victimes. « Il faut fixer une bonne fois pour toutes qui a tué », avait-il déclaré (l’enquête indique que le pogrom avait été supervisé par l’armée allemande). La communauté juive s’oppose fermement depuis des années à de telles initiatives, menées par des courants marginaux de la communauté scientifique.

Pour le député libéral Michal Szczerba, président du groupe parlementaire Pologne-Israël, la nomination de M. Szarek est « scandaleuse » dans la mesure où elle promeut « un discours idéologique et une narration mensongère ». « Jusqu’à présent, aucun officiel ne questionnait les résultats de l’enquête de l’IPN. Ces déclarations créent une atmosphère d’acceptation du retour de l’antisémitisme dans le débat public » souligne-t-il. D’autant plus que des signaux en provenance du gouvernement laissaient présager un retour de la question de Jedwabne dans le débat historique.

La ministre de l’éducation nationale, Anna Zalewska, avait affirmé le 13 juillet dans un entretien télévisé que le pogrom de Jedwabne est « un fait historique, dans lequel il y a eu beaucoup de malentendus et d’opinions très tendancieuses ». Interrogée sur les auteurs du massacre, elle a qualifié la question de « controversée. » « De nombreux historiens, d’éminents professeurs, en montrent une autre image. » Elle a également éludé les questions sur la responsabilité de la population locale dans le pogrom de Kielce, perpétré un an après la fin de la seconde guerre mondiale.

Le président du Congrès juif mondial, Ronald S. Lauder, a fermement condamné cette intervention. « Il est dérangeant de penser que de hauts officiels du gouvernement polonais, (…) pays qui a tant fait pour faire avancer la cause de l’enseignement de l’Holocauste dans le système scolaire, semblent maintenant revenir à l’ère de la confusion et de la désinformation », a-t-il souligné.

Le Parlement polonais s’est prononcé, vendredi, sur un autre sujet historique sensible qui laisseprésager des tensions diplomatiques avec l’Ukraine. A la quasi-unanimité, les députés ont voté une résolution qualifiant de « génocide » les crimes commis par les milices nationalistes de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) sur des civils polonais pendant la seconde guerre mondiale. Le massacre de Volhynie avait coûté la vie à près de 60 000 Polonais, et provoqué des actions de représailles envers les Ukrainiens.

Ce sujet constitue de longue date une pomme de discorde entre la Pologne et l’Ukraine, dont la politique historique glorifie ouvertement les actions de l’UPA dans la lutte pour l’indépendance du pays. L’Institut de la mémoire nationale ukrainien souligne ainsi la « symétrie des crimes » dans ce qu’il nomme la « guerre polono-ukrainienne ». Une interprétation jugée inacceptable par les historiens polonais.