La transition entre Obama et Trump tourne à la guerre froide

Par Le Monde – Gilles Paris 

Alors que les deux hommes avaient, au lendemain de l’élection, affiché un souci d’unité, leurs divergences sont depuis apparues au grand jour.

La conversation promet. Le futur président des Etats-Unis, Donald Trump, devait rencontrer, vendredi 6 janvier, à New York, le directeur du renseignement national, James Clapper. Au programme, la présentation du rapport détaillé la veille au président Barack Obama à propos du piratage, à des fins politiques, d’informations confidentielles liées au Parti démocrate. Les dix-sept agences du renseignement accusent, depuis le 7 octobre, les autorités russes, qui l’ont toujours nié, d’avoir interféré dans la campagne présidentielle américaine. Une analyse validée par M. Obama.

Deux jours plus tôt, sur son compte Twitter, son principal canal d’expression, M. Trump avait assuré, sans en apporter la preuve, que ce briefing « sur le supposé “piratage russe” » avait été repoussé, parce que « le renseignement” » avait, selon lui, « besoin d’un peu plus de temps pour constituer un dossier »« Très étrange », avait ajouté le milliardaire. « Je sais des choses que d’autres ne savent pas », avait-il affirmé pendant le Nouvel An, avant de lancer : « Aucun ordinateur n’est sûr. J’ai un fils de 10 ans, il peut tout faire avec son ordinateur ».


Une défiance « qui inquiète »

Cette posture n’a guère de précédent. Entendu à ce sujet par la commission du renseignement du Sénat, jeudi, M. Clapper, qui va quitter ses fonctions à la fin du mandat de M. Obama, a déploré une défiance « qui inquiète certains de nos partenaires étrangers ». Il a ajouté à propos des critiques de M. Trump qu’« il y a une différence entre un scepticisme salutaire et le dénigrement ». L’attitude du milliardaire semble provoquer un malaise jusque dans ses rangs : James Woolsey, un ancien directeur de la CIA qui conseillait M. Trump sur les questions de renseignement, a quitté jeudi l’équipe de transition du président élu.

Ce dossier du piratage dont M. Trump n’a cessé de nier la substance a également provoqué une algarade publique, le 15 décembre, entre l’une des principales conseillères du président élu, Kellyanne Conway, et le porte-parole de la Maison Blanche, Josh Earnest, qualifié « d’irresponsable » pour l’avoir longuement évoqué. Il a constitué la première entaille dans l’esprit de concorde affiché initialement lors de la rencontre entre le vainqueur de la présidentielle et M. Obama, deux jours après l’élection, le 10 novembre.

Ce souci d’unité, avaient assuré les deux hommes, devait régner jusqu’à la prestation de serment de M. Trump, le 20 janvier. Il n’a pas résisté au style non conventionnel de M. Trump ni à la crainte croissante de M. Obama de voir l’essentiel de son legs politique jeté aux orties.

Le 22 décembre, le magnat de l’immobilier a ainsi tenté de forcer la main de M. Obama à la veille d’un vote du Conseil de sécurité des Nations unies sur une résolution condamnant à la fois la colonisation israélienne dans les territoires palestiniens occupés depuis 1976 et les incitations à la violence palestiniennes. Les Etats-Unis ont permis son adoption en s’abstenant, alors que M. Trump souhaitait que Washington fasse usage de son droit de veto.

Sur son compte Twitter, ce dernier a réagi en promettant que « les choses ser[aie]nt différentes » après son arrivée à la Maison Blanche. Laconique, le conseiller diplomatique de M. Obama, Ben Rhodes, a rappelé qu’« il n’y a qu’un seul président à la fois » et que « le président Obama est le président des Etats-Unis jusqu’au 20 janvier ».


Passes d’armes

Le 26 décembre, dans un entretien animé par son ancien conseiller politique David Axelrod, M. Obama s’est dit « sûr » qu’il aurait battu M. Trump si la Constitution lui avait permis de briguer un troisième mandat. Quatre jours plus tard, le milliardaire lui a répondu sur son canal favori : « Le président Obama a fait campagne activement dans plusieurs Etats-clés, et il a perdu. »

« Je fais de mon mieux pour ne pas réagir aux nombreuses déclarations incendiaires du président O. et aux obstacles [qu’il accumule] », a ajouté M. Trump le 28 décembre, toujours sur Twitter. Quelques heures plus tôt, le président démocrate avait classé « monument national » deux nouvelles étendues sauvages dans l’Utah et le Nevada, pour les soustraire à toute forme d’exploitation par l’homme, au grand dam des républicains.

Les passes d’armes se sont poursuivies après l’annonce de l’expulsion, le même jour, par Washington, dans le cadre des accusations de piratage, de trente-cinq diplomates russes considérés comme des membres des services de renseignement. Le 30 décembre, M. Trump félicite le président Vladimir Poutine après sa décision de ne pas riposter par des expulsions de diplomates américains, pourtant proposées par son ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov. « Superbe manœuvre, commente-t-il. J’ai toujours su qu’il était très intelligent. »

La proximité de la cérémonie d’investiture n’a pas fait baisser la tension. Mardi, M. Trump a attaqué de manière préventive toute nouvelle libération de Guantanamo. « Ce sont des gens très dangereux et ils ne devraient pas avoir l’occasion de retourner au combat », a-t-il estimé. L’administration démocrate, empêchée par le Congrès républicain de fermer cette prison controversée, espère extraire encore une vingtaine de prisonniers contre lesquels ne reposent aucune accusation. Quatre d’entre eux ont été transférés en Arabie saoudite jeudi.

La bonne volonté n’est plus d’actualité

Mercredi, M. Obama s’est rendu au Congrès pour appeler les démocrates à la mobilisation. Le même jour, le futur vice-président Mike Pence en a fait autant pour confirmer l’intention de la nouvelle administration d’abroger l’« Obamacare », la réforme de la protection sociale. Lors de la rencontre du 10 novembre, le président avait tenté de convaincre le milliardaire d’étudier le dossier en dehors de toute considération partisane. La bonne volonté affichée par ce dernier, qui n’avait pas exclu alors de se contenter de l’« amender », n’est plus d’actualité.

La mesure phare du président démocrate a permis de tirer de la précarité près de 20 millions de personnes, tous programmes confondus, à un prix jugé cependant exorbitant par les républicains.

La bataille à venir sur l’« Obamacare », avant celles attendues sur l’environnement ou l’accord sur le nucléaire iranien, pourrait figer les lignes. Et renforcer la détermination du Parti démocrate de camper dans une opposition frontale comparable à celle des républicains pendant les deux mandats de M. Obama. La trop courte majorité conservatrice au Sénat donne en effet une grande latitude d’action aux démocrates grâce au « filibuster », l’obstruction pratiquée avec constance par les républicains jusqu’à ce qu’ils en reprennent le contrôle en 2015.

Interrogé mardi, le porte-parole de la Maison Blanche a assuré que les traditions qui encadrent la journée de prestation de serment seront respectées dans deux semaines. Elles prévoient notamment que le futur président se rende tout d’abord à la Maison Blanche pour partager un café avec son locataire sur le départ. Ce dernier risque, cette année, d’être particulièrement amer.