La méfiance grandit entre l’Alliance atlantique et la Turquie

LE MONDE |  Par Marc Semo

Plusieurs Etats membres s’inquiètent du rapprochement entre Erdogan et Poutine et des interventions contre les Kurdes en Syrie. 

Rien ne va plus entre la Turquie et l’OTAN, où les interrogations sur la fiabilité de ce pilier du flanc sud-est de l’Alliance deviennent de plus en plus palpables. Si l’assemblée parlementaire de l’organisation, qui s’est tenue les 20 et 21 novembre à Istanbul, a donné l’occasion d’afficher une solidarité de façade avec un allié crucial, la méfiance ne fait que croître de part et d’autre.

L’intervention de l’armée turque dans le nord de la Syrie et les tensions avec les combattants kurdes soutenus par Washington suscitent une irritation croissante parmi nombre d’Etats membres, inquiets du rapprochement amorcé depuis août entre le président turc, Recep Tayyip Erdogan, et son homologue russe, Vladimir Poutine. L’annonce, le 18 novembre, par le ministre de la défense turc, de discussions avec Moscou pour la possible acquisition d’un système de défense antimissile S 400 ne contribue pas à apaiser les esprits.

L’ampleur de la répression – y compris dans les rangs de l’armée – menée depuis le coup d’Etat raté du 15 juillet suscite un malaise croissant au sein d’une Alliance qui se veut aussi fondée « sur une communauté de valeurs ». « « La poursuite des putschistes ne dispense pas la Turquie de respecter les règles de l’Etat de droit », souligne un diplomate, alors que le secrétaire général Jens Stoltenberg reconnaît que « des officiers turcs travaillant dans les structures de commandement de l’OTAN ont demandé l’asile dans les pays dans lesquels ils travaillent ».

« Source de stabilité »

Accepter ces requêtes signifierait, pour les capitales concernées, reconnaître que ces militaires ne peuvent attendre aucune justice équitable dans leur pays. La tension reste feutrée mais s’avère bien réelle, d’autant que le président turc ne cesse de dénoncer la « complicité » des Occidentaux et en premier lieu de Washington avec Fethullah Gülen, l’imam septuagénaire réfugié en Pennsylvanie depuis 1999, qu’il accuse d’être le maître d’œuvre du coup d’Etat raté.

L’élection de Donald Trump à la Maison Blanche va probablement changer la donne, au moins dans l’immédiat. Pressenti pour devenir son conseiller à la sécurité nationale, l’ex-général Michael Flynn ne cesse de répéter que la Turquie « est une source de stabilité dans la région », « vitale » pour les intérêts américains. Il n’hésite pas à comparer Fethullah Gülen à l’ayatollah Khomeyni et évoque son expulsion.

Le vice-président élu, Mike Pence, assure quant à lui que « les relations avec Ankara vont revenir à ce qu’elles étaient au bon vieux temps ». Mais la lune de miel pourrait tourner court. Les contentieux avec Washington sont nombreux.

Peu après le putsch raté, certains experts américains posaient ouvertement la question de la sécurité des dizaines d’armes nucléaires américaine sur la grande base d’Incirlik, dans le sud de la Turquie, qui pourraient tomber entre les mains de « forces hostiles ou terroristes ». Mais, surtout, la stratégie américaine en Syrie, en tout premier lieu celle du Pentagone, mise à fond – notamment pour la reconquête de Rakka – sur les Forces démocratiques syriennes (FDS) hégémonisées par les Kurdes syriens du PYD, organiquement liés au PKK en lutte armée contre Ankara depuis 1984.

La Turquie avait proposé de participer à l’offensive contre la place forte syrienne de l’organisation Etat islamique (EI) à condition que les FDS n’en soient pas. « Je ne crois pas que la nouvelle administration américaine voudra mettre les Kurdes hors jeu de l’équation syrienne comme le voudrait Ankara », note Soli Özel, éditorialiste et professeur de relations internationales. D’où la tentation de la Turquie de continuer à faire cavalier seul en Syrie.

Sans Moscou, elle n’aurait pas pu lancer son opération contre l’EI, mais surtout contre les Kurdes syriens afin d’éviter qu’ils prennent le contrôle de la plus grande partie des quelque 800 kilomètres de frontière.

« Les Etats-Unis sont théoriquement un allié, ce qui implique un lien de confiance qui, avec l’administration Obama, n’existe plus ; avec la Russie, les relations se situent sur un tout autre plan, sur la base des seuls intérêts réciproques », résume Ufuk Ulutas, le directeur du think tank Seta très influent sur la politique moyen-orientale de l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir à Ankara depuis 2002. Et d’enfoncer le clou : « Nous misons, comme les Russes, sur une stratégie du fait accompli sur le terrain. » Mais l’armée turque, la seconde de l’OTAN avec plus de 500 000 hommes, est profondément ébranlée par les purges. Les résultats de l’opération « Bouclier de l’Euphrate », lancée fin août, sont pour le moins mitigés sur le terrain, malgré les moyens engagés.

« Plus aucune illusion » sur l’adhésion à l’UE

Une fois de plus, l’OTAN, dont la Turquie est membre depuis 1952, est devenue la caisse de résonance des hauts et des bas de la relation avec Washington. Cela avait été le cas en 2003, après le refus de l’AKP d’autoriser les forces américaines à utiliser son territoire pour l’invasion de l’Irak de Saddam Hussein, ou en 2011, lors de l’intervention en Libye à laquelle la Turquie était ouvertement hostile. L’OTAN n’en reste pas moins un levier essentiel, à même de maintenir l’ancrage occidental de la Turquie alors que le processus d’adhésion à l’Union européenne se trouve bien mal point.

« Ce que disent ou font les Vingt-Huit n’a guère d’effet sur Ankara, qui n’a plus aucune illusion sur l’avenir de ce processus ; en revanche, l’OTAN dispose de réels moyens de pression en étant la seule vraie garantie de sécurité pour la Turquie », relève Ahmet Insel, universitaire et auteur, notamment, de La Nouvelle Turquie d’Erdogan (La Découverte, 2015). Cela est vrai par rapport aux pays voisins ; vrai aussi quant aux conflits internes et aux risques d’un durcissement du combat avec la rébellion kurde. Les capitales occidentales sont restées muettes, à l’hiver 2015-2016, face aux opérations menées par les forces de sécurité contre les insurrections urbaines lancées par le PKK dans plusieurs villes du sud-est.