La diplomatie de Donald Trump placée sous le signe des ruptures

Par Le Monde – Gilles Paris
 Sur la Chine, la Russie ou encore l’Iran, le futur président assume sa volonté de se démarquer de ses prédécesseurs.
Un président sans expérience qui se dispense des services du département d’Etat dans ses premiers contacts avec des dirigeants étrangers. Un secrétaire d’Etat, sous réserve de sa confirmation par le Sénat, qui a conduit pendant une décennie une diplomatie parallèle à la tête du plus puissant groupe pétrolier mondial. Un conseiller à la sécurité nationale qui a instruit un procès en politisation du renseignement de son pays. Tous les éléments sont en place pour que Donald Trump, Rex Tillerson et Michael Flynn inaugurent une politique étrangère américaine placée sous le
signe des ruptures.
Au cours de la campagne, le futur 45e président des Etats-Unis a pris ses distances avec les dogmes républicains récents en politique étrangère, le réalisme et le néoconservatisme. Il n’a pas proposé pour autant une véritable alternative, et les opinions parfois divergentes qui cohabitent dans son équipe brouillent les pistes. Reprenant des thèmes régulièrement mentionnés depuis trois  décennies, M. Trump a défendu une vision du monde dans laquelle les Etats-Unis apparaissent comme la victime d’une administration incompétente et de la duplicité politique et économique de grandes puissances, la Chine aujourd’hui comme le Japon hier.
Agressivité vis-à-vis de Pékin
Une forme de néomercantilisme le conduit à défendre le protectionnisme et à rompre avec le libre- échange qui avait été jusqu’à présent au cœur des programmes républicains. La campagne électorale a d’ailleurs été marquée par un basculement brutal de l’électorat du Grand Old Party sur les positions de M. Trump. Ce même électorat a accueilli avec satisfaction la première manifestation d’un interventionnisme économique d’Etat dans l’Indiana, où l’entreprise Carrier a accepté de revoir à la baisse un programme de délocalisation en échange d’allégements massifs de charges.
C’est peut-être la volonté de modifier le rapport de force avec la Chine qui a poussé M. Trump à une première rupture diplomatique : la conversation téléphonique qu’il a eue le 2 décembre avec la présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen, à l’initiative de cette dernière. Il s’agit d’un événement sans précédent depuis 1979, qui s’écarte du dogme de Pékin d’« une seule Chine » accepté par Washington pour prix de la normalisation.
Le 11 décembre, à l’occasion d’un entretien accordé à la chaîne conservatrice Fox News, M. Trump est revenu avec insistance sur le sujet, en revendiquant la légitimité de cette conversation. « Je comprends parfaitement la politique d’“une seule Chine”. Mais je ne sais pas pourquoi nous devons être liés par [cette] politique (…), à moins que nous concluions un accord avec la Chine concernant d’autres choses, y compris le commerce », a déclaré M. Trump.
Difficile de se montrer plus explicite. Pour le président élu, qui s’est plaint également de « l’énorme forteresse au milieu de la mer de Chine méridionale » érigée par Pékin en dépit de l’opposition de pays riverains, et du fait que les Chinois « n’aident pas » les Etats-Unis sur la question du nucléaire nord-coréen, tous les moyens semblent donc légitimes dans le cadre d’une négociation globale.
Cette agressivité non dissimulée vis-à-vis de Pékin tranche avec l’esprit d’engagement témoigné envers la Russie, en dépit des accusations d’ingérence dans la présidentielle américaine avancées par le renseignement américain sur la foi d’enquêtes sur les piratages informatiques. Moscou a toujours nié toute responsabilité en la matière.
Cette nouvelle tentation d’une réinitialisation des relations russo- américaines, huit ans après le « reset » avorté souhaité par le président démocrate sortant, Barack Obama, semble découler de l’intérêt de M. Trump pour son futur homologue, Vladimir Poutine. Elle est appuyée par Michael Flynn, qui a tissé des liens avec Moscou après son départ de l’armée, tout comme par Rex Tillerson, artisan d’un rapprochement entre ExxonMobil et le russe Rosneft. Il s’agit là aussi d’une rupture par rapport à la défiance traditionnelle républicaine vis-à-vis de Moscou.
Une troisième ligne de rupture a été évoquée lundi par une conseillère influente de M. Trump, Kellyanne Conway. Elle ne vise pas le Parti républicain, mais le corpus diplomatique américain. Il s’agit de la promesse de transférer à Jérusalem l’ambassade américaine en Israël, installée pour l’instant à Tel-Aviv, comme celles de l’écrasante majorité des Etats. « C’est une priorité importante », a assuré la conseillère. Le Congrès républicain a voté il y a plus de vingt ans le principe de ce transfert, mais il a été gelé par les trois présidents qui se sont succédé à la Maison Blanche, dont le républicain George W. Bush.
Ce transfert ne doit intervenir en théorie qu’après le règlement du conflit israélo-palestinien et un accord sur le statut de Jérusalem, qu’Israël considère comme sa capitale indivisible, alors que les Palestiniens souhaitent également installer la capitale de leur futur Etat dans la partie orientale de la ville annexée en 1967. Cette conquête par la force n’a pas été reconnue par le droit international. Une initiative américaine sur ce dossier, ardemment soutenue par la droite religieuse américaine, serait considérée comme un alignement sans nuances sur la position israélienne.
Néo-isolationnisme
Au cours de la campagne, M. Trump a annoncé d’autres ruptures : dans la lutte contre le réchauffement climatique encadrée par l’accord de Paris, comme dans le dossier de l’endiguement des ambitions nucléaires iraniennes. L’équipe de M. Trump compte un nombre record de climatosceptiques. Il en va de même avec les adversaires résolus de l’Iran, qu’il s’agisse du probable secrétaire à la défense James Mattis, qui doit obtenir un feu vert préalable du Congrès parce qu’il vient de quitter l’armée, ou du futur directeur de la CIA, Mike Pompeo. Le magnat de l’immobilier a également entretenu le flou sur son rapport à l’OTAN, une alliance perçue comme particulièrement coûteuse pour les Etats-Unis.
Ces autres lignes de fracture s’intégreraient dans une vision d’un monde multipolaire, composé de sphères d’influences juxtaposées les unes par rapport aux autres, dans laquelle les Etats-Unis se replieraient sur leurs intérêts immédiats. Cette forme de néo-isolationnisme est une option possible d’une diplomatie Trump. Dans une tribune publiée par le New York Times mardi 13 décembre, le secrétaire d’Etat adjoint, Antony Blinken, a cependant mis en garde contre les illusions d’un tel ordre mondial. Il serait selon lui « ni pacifique ni stable », parce que « les puissances hégémoniques se contentent rarement de ce qu’elles ont ».
Les ruptures envisagées par M. Trump ne sont d’ailleurs pas sans contradictions. Il sera difficile de se rapprocher de la Russie tout en ciblant l’Iran, alors que les deux pays sont en passe d’imposer leur ordre au Moyen-Orient. Il est déjà paradoxal de s’en prendre à la Chine tout en déchirant un traité de libre-échange avec des pays riverains du Pacifique, un renoncement qui laisse justement le champ libre à Pékin.