Juifs ultra-orthodoxes, sous tous rapports

LE MONDE | 17.06.2016 à 06h49 • Mis à jour le 17.06.2016 à 07h50 | Par Piotr Smolar (/journaliste/piotr-smolar/) (Jérusalem, correspondant)

Un jour, un jeune couple s’est assis dans le bureau de David Ribner. Ils ont quêté un réconfort en scrutant les photos et les dessins de fleurs au mur. Ils ont observé les étagères pleines de livres savants, puis noté les deux poupées en bois sans visage, aux membres désarticulés, posées en évidence.

C’est avec ces objets que le sexologue mime des mouvements élémentaires. Le jeune couple, comme une majorité de ses clients, venait d’une communauté ultraorthodoxe juive. Jusqu’au mariage, l’autre sexe y est considéré comme un continent inabordable, dont on ne peut que deviner les contours derrière les herses religieuses.

Le rouge aux joues, ils ont décidé de consulter David Ribner, sexagénaire décharné et longiligne, aux mains de pianiste. Au lit, rien ne se passait, malgré toute leur bonne volonté.

« Je leur ai demandé, au bout d’un moment, de me décrire leur chambre. Ils avaient accroché au mur de grands portraits de rabbins, pour y amener de la sainteté. Je leur ai dit : décrochez-les ! La loi juive ne demande rien en ce sens. » Depuis, le couple va bien. Ils ont peut-être acheté discrètement le manuel que David Ribner a publié, avec une consœur, il y a trois ans de cela.

« Ils ne savaient pas comment faire »

D’abord en anglais, puis en hébreu, distribué sur Internet car les librairies avaient trop peur du scandale, ce manuel aride est le premier livre pratique destiné aux ultraorthodoxes, pour leur donner les clés d’une relation saine avec leur conjoint(e).

A l’avant-dernière page figure une enveloppe scellée, comportant les dessins de trois positions sexuelles de base et ceux des deux anatomies. « Avec la multiplication des divorces et l’influence du monde extérieur, l’établissement rabbinique est devenu plus sensible à la nécessité que la relation fonctionne bien », assure David Ribner.

Mais le sexologue, lui-même très croyant, reconnaît la marge de progression. « Il est arrivé qu’au bout de deux ans de mariage, une femme soit toujours vierge car ils ne savaient pas comment faire. » Le cas le plus fréquent est autre : la femme est invitée à mettre au monde le plus d’enfants possible, au plus vite.

Vu de l’extérieur, le monde ultraorthodoxe – les Haredim, ceux qui craignent Dieu – est d’abord synonyme d’un accoutrement pour tous. Lui : papillotes, chemise blanche, costume sombre, couvre- chef. Elle, perruque ou foulard sur la tête, bras couverts et jupe jusqu’aux chevilles couvrant des collants.

« Une approche révolutionnaire »

Mais attention : ce monde opaque est extrêmement diversifié, plus ou moins restrictifs selon les groupes. Il se divise en trois familles : le hassidisme, le courant dit lituanien et celui des sépharades. Ce monde garde une obsession de la survie, héritée de la seconde guerre mondiale.

A la création d’Israël en 1948, les ultraorthodoxes étaient quelques dizaines de milliers. Ils sont à présent près de 850 000, soit 10 % de la population totale. A Jérusalem, ce pourcentage grimpe à un tiers.

Dans ce monde ultra, la femme est infréquentable douze jours par mois, soit au-delà du cycle de menstruation. Le lendemain soir, elle doit aller au bain rituel. A son retour, elle a des relations sexuelles avec son mari, gage de sa pureté retrouvée.

Mais il existe plusieurs communautés hassidiques, en particulier le Gur, qui ont développé une
« approche révolutionnaire » de la sexualité, selon l’expression du professeur Benjamin Brown, grand spécialiste de l’université hébraïque de Jérusalem. « Ils considèrent l’intimité entre le mari et la femme comme quelque chose de matériel devant être réduit au minimum. Au Gur, c’est deux fois par mois. Et interdiction trois mois avant la fin de la grossesse et six mois après », précise-t-il.

« Chaque graine gaspillée enfante un démon »

Ces restrictions très fortes ne sont apparues qu’après la seconde guerre mondiale. Leur illustration la plus accablante est le recours au trou dans le drap. Il permet d’éviter tout contact superflu, en dehors de l’appareil génital. « Ça existe, mais c’est beaucoup plus rare qu’on ne le dit », sourit le professeur Brown.

Dans ces groupes hassidiques, les parents sont décisionnaires en matière de mariage, même si un ou deux rendez-vous de courtoisie sont autorisés entre les promis, avant la cérémonie. Ensuite, le mari devra prendre garde aux règles de conduite Gur. Par exemple, ne pas appeler sa femme par son prénom. Ou bien préserver, dans la rue, une distance de deux mètres avec elle.

L’homme s’y fait vite. Depuis des années, on lui inculque une spiritualité oppressante. Dans les yeshivas (écoles religieuses) hassidiques, on explique aux adolescents que la masturbation a des implications graves.

« Chaque graine gaspillée enfante un démon, dit le professeur Brown. On leur dit aussi qu’il faut toujours cinq ou six personnes dans une pièce, qu’il est interdit de s’asseoir sur le lit d’un camarade, qu’il faut toujours porter le pyjama. » Cela n’empêche pas les relations homosexuelles, tues et honteuses. Les coupables peuvent être expulsés de la yeshiva.

Portables casher

Par ailleurs, depuis plusieurs années, les scandales de pédophilie, de viols intrafamiliaux ou au sein des écoles religieuses se sont multipliés. Leur ampleur est-elle nouvelle ? Les experts divergent. Mais leur révélation est aussi due à l’ouverture forcée de ce monde ultraorthodoxe, qui ne peut prétendre à un hermétisme total.

Il est exposé aux radiations de la société de consommation, à son culte de la jouissance et de l’affirmation individuelle. Internet s’infiltre entre les barreaux, bouleverse les esprits perméables au questionnement existentiel.

« Je me souviens du combat des rabbins contre la télé, il y a trente ans, sourit le professeur Benjamin Brown. Cette offensive a largement marché. Mais le combat contre Internet avec les mêmes méthodes semble perdu d’avance. Les Haredim sentent un fossé avec la culture télévisée. Mais sur les réseaux sociaux, il y a des forums haredi, des groupes de discussion où ils se découvrent et se parlent. Cela banalise totalement l’objet. »

Aujourd’hui, les rabbins sont confrontés au phénomène des portables casher. Certains habitants ont deux téléphones : l’un ringard, dont l’unique utilité est de composer des numéros, et l’autre doté d’Internet, avec les réseaux sociaux et les services de messagerie instantanée, qu’ils utilisent une fois sortis du quartier.

« Pas de mots pour exprimer nos sentiments. »

Mais ces stratégies ne rendent pas heureux. Entre 1 000 et 1 300 personnes quittent chaque année la communauté. Ils ont entre 18 et 35 ans et sont des hommes pour plus de deux tiers. Rien n’est facile pour eux, malgré la multiplication des organisations non gouvernementales (ONG) et des structures d’accompagnement. « Ce sont comme des immigrants, ils ne comprennent pas les normes de la société laïque », explique Avi Neuman, cadre de Hillel, la plus importante organisation d’aide aux sortants.

Meir Naor, 34 ans, est originaire d’une famille hassidique. Jusqu’à l’âge de 17 ans, il n’a connu que les livres sacrés, de 6 heures du matin à 23 heures. A Ashdod, dans sa yeshiva, même les fenêtres  étaient couvertes de plastique, pour ne pas être distrait. Les rabbins ne parlaient que par codes de la vie intime.

« On n’avait pas de mots pour exprimer nos sentiments. » Le discours culpabilisant s’écoulait par le filtre de notions religieuses ancestrales comme la modestie, principe clé chez les ultraorthodoxes.
« Certains psys, en coordination avec les rabbins, prescrivent même des antidépresseurs pour faire baisser le désir sexuel chez les jeunes », explique Meir Naor.

Le jeune homme s’est toujours senti différent. Non seulement parce qu’il se posait des questions sur cette vie en camisole, mais aussi parce qu’il est roux, une façon d’être étranger parmi les siens, dit- il.

Chape de plomb

Il se lie pour la première fois avec une femme via un groupe de discussion haredi. Il l’invite dans son appartement, se rend compte qu’il manque de draps, en demande à sa mère. « Elle est
sépharade ? » Maman pense au mariage. Pas Meir. Lui rêve d’émancipation. Il quitte la communauté.

Mais le paradis n’est pas de l’autre côté du mur.

« Depuis le plus jeune âge, on nous dit que les laïcs font ce qu’ils veulent. On s’imagine donc qu’en sortant, on va connaître une totale liberté sexuelle. C’est très malsain et ça explique la crise profonde que traversent beaucoup de gens qui quittent le monde haredi. »

Meir Naor a fondé en 2014 une ONG appelée Uvacharta (« et tu as choisi »), destinée à aider les sortants et leurs proches. Il en avait ressenti le besoin, des années après son propre départ du monde ultraorthodoxe, en raison d’une soudaine recrudescence des suicides. Les histoires tragiques sont fréquentes, mais souvent étouffées sous la chape de plomb de la communauté.

La nuit de noces : un cauchemar

Shira a un piercing dans le nez. La vingtaine avancée, elle est volubile, toujours un œil sur son portable à la coque dorée. Avec une chaleureuse impudeur, elle raconte. Tout. Son enfance, son adolescence, sa vie de jeune mère. Les interdits, la violence, la solitude, la sortie de la communauté il y a un an, son épanouissement actuel. Elle répète régulièrement : « Je suis une fille sage. » Puis elle se lance dans le récit de sa vie, qui « ferait un sacré film ». On ne la contredira pas.

Shira est né dans une communauté où l’on apprend aux jeunes filles à baisser les yeux, à ne pas penser aux garçons. Entre copines, le vendredi avant le repas de shabbat, on jetait parfois des regards discrets à un gars attrayant, marchant avec son père.

A 17 ans, Shira sort avec un voisin, puis avec le frère d’un ami. Restons calmes. Sortir, ça veut juste dire sortir. S’asseoir dans le hall d’un hôtel pour discuter, sans se frôler la main. Shira rencontre son futur mari à 18 ans. Il vient à la maison pour se présenter. Ils sortent ensuite deux fois, en présence d’un tiers. Ils se fiancent ; 400 invités. Ils se marient ; 800 invités. La tête de Shira tourne, tout va si vite, elle n’a pas de boussole pour savoir si elle dérive.

La nuit de noces : un cauchemar. C’est souvent ainsi. Tel jeune homme tombe dans les pommes. Tel couple s’embrasse en pleurant. Tel autre, empourpré par la maladresse en partage, décide de reporter les ébats à plus tard.

Et puis, il y a les histoires terribles, comme celle de Shira. Après la cérémonie de la houppa – un voile ou un châle tiré sur quatre piliers, rappelant la présence de Dieu au-dessus du foyer – les deux mariés se retirent dans une pièce, seuls pour la première fois. Ils s’embrassent et se prennent la main. Après le repas, ils partent à la maison.

Audace ! Les bras nus

Il aide Shira à retirer les aiguilles de sa perruque. Il est très excité en découvrant les soutiens-gorge dans un tiroir. La réalité, c’est quand même mieux que les films porno, il en avait regardé dans une boutique vidéo, avec des copains.

Puis, les deux corps nus et lavés se rencontrent. « C’était horrible. A la yeshiva, son conseiller marital lui avait dit : fais fort et fais vite. J’ai saigné à la deuxième tentative, il a donc fallu séparer les lits, on ne s’est plus touché pendant deux semaines. »

On ne sait pas trop comment lui poser la question. Alors elle anticipe. « Oui. C’était un viol. Quand on a 18 ans, le corps de la femme se ferme devant un inconnu. Il est allé en force. On leur parle de devoir, de la nécessité d’avoir des enfants. Ni lui, ni moi n’avions les outils pour comprendre. »

Deux mois après, Shira est enceinte. Le couple passe cinq ans ensemble. Elle est malheureuse mais ne le comprend qu’avec le temps, au fil des menaces et des violences. Elle décide alors de franchir le pas, et de divorcer. La procédure prend un an. Il quitte la maison. Elle se transforme, étoffe par étoffe. Sur son portable, les centaines de photos montrent son évolution vestimentaire, cette petite révolution intime. La demi-perruque, puis la jupe raccourcie de dix centimètres, puis – audace ! – les bras nus.

S’ouvrir au monde extérieur

Après la séparation, Shira devient une invisible, comme si elle était déjà partie. Ses amies ne l’appellent plus. Personne ne la convie pour le shabbat. Elle traîne sa solitude, s’ouvre donc au monde extérieur. Un jour, pour la première fois de sa vie, elle va dans un bar à Tel-Aviv. Elle boit, elle danse.

« Un homme a commencé à se frotter contre moi, il m’a emmené aux toilettes, Je ne savais pas ce qui se passait. Je n’avais jamais fait ça. Je ne savais pas ce qu’était un préservatif. Je l’avais toujours sur moi en rentrant à la maison. »

Puis Shira fait connaissance en ligne avec un jeune juif religieux américain. Ils font l’amour par Skype. Il finit par lui rendre visite. Il réclame un plan à trois. Du tac au tac, la jeune femme dit que ça lui paraîtrait plus sain à quatre. Top là. Elle en rougit à présent, mais ce fut son expérience la plus intense, sans lendemain.

Depuis, sa vie sexuelle est revenue dans un cadre classique. Elle respire enfin, loin de la communauté. Son nouvel homme est un juriste, originaire de l’un des quartiers les plus religieux de Jérusalem. Il passe sans se poser de question du costume noir et blanc, à l’intérieur, à un tee-shirt de geek en ville.

Elle parle de lui comme d’un homme rompu aux secrets féminins. « Dans le quartier, il connaissait toutes les boutiques. » On fronce les sourcils, interdit. Elle rit. « Comme on ne peut pas marcher dans la rue avec une femme qui n’est pas votre épouse, il donnait rendez-vous à ses copines dans les magasins. Il connaissait l’emplacement des caméras pour les éviter. » Et voler ainsi un baiser, sous le seul regard de Dieu.