A Jérusalem, les femmes et les juifs libéraux défient les ultra-orthodoxes

LE MONDE | P

Des rabbins réformistes sont entrés, munis de rouleaux de la Torah, sur l’esplanade du mur des Lamentations avec deux cents militants.

L’ambiance était électrique, mercredi 2 novembre au matin, sur l’esplanade du mur des Lamentations (le « Kotel », en hébreu), le lieu le plus sacré du judaïsme. Un cortège d’une dizaine de rabbins israéliens et américains, responsables de mouvements conservateurs et réformés, est entré sur le site aux côtés de militantes des Femmes du Mur, une association qui revendique un judaïsme égalitaire.

Partis de la porte des Maghrébins, en contrebas, plusieurs rouleaux de la Torah dans les bras, ils étaient venus protester contre l’inaction du gouvernement israélien, qui avait approuvé en janvier l’aménagement d’un nouvel espace mixte où hommes et femmes pourraient prier ensemble, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Une décision restée lettre morte, après la vive opposition des leaders ultra-orthodoxes, soutenus par le rabbin Shmuel Rabinowitz, qui administre le mur occidental.


Sifflets

Une foule de 200 personnes leur ont emboîté le pas, hommes et femmes de tous âges, qui portaient indistinctement la kipa et le talith (le châle de prière), attributs traditionnellement masculins. Une fois les portails de sécurité franchis, les rabbins ont été assaillis par de jeunes orthodoxes et les vigiles du mur, prêts à en découdre pour empêcher que les rouleaux de la Torah apportés n’aillent plus loin.

Le règlement du Kotel interdit en effet d’apporter des rouleaux de l’extérieur. Une mesure « surtout prise contre les Femmes du mur », qui, n’étant « pas autorisées » à en emprunter sur place, essaient d’apporter « les leurs », nuance l’une d’entre elles.

Depuis 1988, ces femmes, issues de divers courants du judaïsme, viennent ici prier et lire la Torah au début de chaque mois (« roch hodech », en hébreu), provoquant régulièrement l’ire des juifs ultra-religieux.

Ce premier mercredi du mois, certaines du groupe parviennent malgré tout à descendre sur l’espace du mur réservé aux femmes, munies des fameux rouleaux. Alors qu’elles commencent à prier, des enfants – « envoyés par Rabinowitz », dénonce sur place le rabbin Yizhar Hess, directeur du Mouvement conservateur en Israël – viennent les importuner, armés de sifflets. La tension monte, et certains hommes restés sur l’esplanade interviennent pour éloigner les perturbateurs.


« Infidèles ! »

Une prière commune est ensuite organisée sur la place centrale. Les cris et sifflets des enfants redoublent, tandis que d’autres plus âgés, costume et chapeau noir, hurlent à l’adresse des priants : « Infidèles ! » La police intervient enfin pour les calmer. Torah brandies au ciel, la prière se termine avant que la Hatikva, l’hymne national israélien, ne soit entonné par les participants.

Sur les visages tendus, des sourires de soulagement. « C’est un moment historique, se réjouit Shira Ben Sasson Furstenberg, féministe et militante pour le pluralisme juif en Israël. Nous n’avions jamais eu l’occasion de nous sentir ici chez nous. Or, le Kotel est pour tous les juifs. »

A la suite des événements de la matinée, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a déclaré que de telles « ruptures unilatérales du statu quo sur le Kotel port[ai]ent préjudice aux tentatives de recherche d’un compromis ».

En agissant de la sorte, « le gouvernement israélien nie le lien de la moitié du peuple juif avec le mur occidental », rappelle Yizhar Hess. Ce même gouvernement, qui, quelques jours plus tôt, «condamnait » plutôt deux fois qu’une « les dernières résolutions votées par l’Unesco niant le lien du peuple juif » à ce même site.