Jérusalem, improbable cité high-tech

En cette chaude soirée d’été, la jeunesse se presse dans les bistrots branchés de Mahane Yehuda, le grand souk de Jérusalem. Sourire pétillant, Keren Berler ne laisse pas de s’étonner : « Il y a dix ans, on osait à peine s’aventurer par-là de peur des attentats. » Signe que les temps changent, c’est ici justement que la jeune femme va développer Museloop, une application mobile de jeux associés à des visites au musée.

La trentenaire fait partie des finalistes sélectionnés par l’accélérateur MassChallenge pour sa nouvelle antenne de Jérusalem. Ce soir-là, lampions, ballons et petits fours sont de mise alors que la célèbre pouponnière à start-up de Boston (Massachusetts) inaugure des locaux rutilants à deux pas du marché. A partir du 3 juillet, une cinquantaine de jeunes pousses venues de tout Israël et de l’étranger y suivront un programme de quatre mois pour développer leur projet.

MassChallenge à Jérusalem plutôt qu’à Tel-Aviv, reine incontestée de la « nation start-up » ? Pour la scène high-tech de la ville trois fois sainte, cette installation sonne comme une revanche. Ou plutôt le début d’une consécration. « L’écosystème de Jérusalem connaît une croissance formidable, confirme Israel Ganot, patron de la succursale israélienne de l’accélérateur. C’est le moment idéal pour s’y implanter et contribuer à le faire grossir. »


Renaissance

Les chiffres racontent la même histoire : dans une cité trimillénaire, théâtre de conflits et bastion du puritanisme, un chapitre d’un genre nouveau est en train de s’écrire.

La ville ne comptait qu’une poignée de start-up il y a quatre ans. Aujourd’hui, elles sont plus de 500 selon Made in JLM, une organisation de volontaires souhaitant promouvoir l’écosystème hiérosolymitain. En 2015, ces sociétés ont levé 245 millions de dollars (220 millions d’euros) de capitaux frais contre 55 millions de dollars en 2012.

Jérusalem reste loin derrière Tel-Aviv, classée en 2015 par le groupe Compass meilleur centre technologique au monde en dehors des Etats-Unis. Mais elle a fait son entrée dans le « top 30 ».

Plus symbolique, le magazine Time l’a décrite comme l’une des cinq villes en train d’émerger globalement dans le secteur high-tech.

Certains voient dans cette dynamique une renaissance. Dans les années 1990, plusieurs gros fonds de capital-risque opéraient depuis la ville où commençait à éclore une kyrielle de start-up, aux côté  de poids lourds comme Intel ou IBM. Mais l’éclatement de la bulle Internet et la deuxième Intifada ont ruiné ce mouvement.


Des bataillons de diplômés 

« C’était d’un coup le néant dans la ville que j’avais choisie pour être entrepreneur high-tech, et pendant dix ans je n’ai eu d’autres choix que de travailler ailleurs en Israël ou à l’étranger », raconte

Ben Wiener, New-Yorkais d’origine arrivé en 1998. Sentant le vent du renouveau, il crée fin 2013 Jumpspeed, un fonds d’amorçage consacré aux jeunes pousses de Jérusalem.

Pourquoi se concentrer sur ce marché ? « Parce que je veux faire beaucoup d’argent », sourit l’homme d’affaires, kippa vissée sur la tête et look décontracté. « Ici, les créateurs d’entreprise veulent prouver que c’est possible, ils ont très faim. Et les investisseurs se sont tenus à l’écart pendant si longtemps qu’il reste un choix immense de concepts intéressants », développe-t-il depuis son bureau loué dans un nouvel espace de cotravail dont la décoration post-industrielle ne déparerait pas à Berlin, à Londres ou à San Diego. Jérusalem a des atouts à faire valoir. A commencer par la présence d’institutions académiques réputées comme l’école de design Bezalel et surtout l’université hébraïque, d’où sortent chaque année des bataillons de jeunes diplômés ultra-qualifiés. Les laboratoires de l’« Hebrew U » ont abrité la création de deux des plus grosses success stories locales.

La plus exemplaire ? Mobileye, spécialiste de l’assistance à la conduite grâce à un système intelligent de caméra embarquée développé par le professeur Amnon Shashua. La société, désormais associée aux principaux constructeurs automobiles mondiaux, a levé 890 millions de dollars lors de son introduction sur le New York Stock Exchange (NYSE) en août 2014 ! Du jamais vu pour une firme israélienne.


La municipalité encourage le mouvement

Il y a aussi Lightricks, fondé par un groupe de doctorants de l’université. L’entreprise est à l’origine de Facetune et Enlight, deux applications de retouche de photos sur mobile très populaires dans le monde entier.

« Ces sociétés montrent qu’on a des sujets sur lesquels bâtir un avantage compétitif. Jérusalem a ses points forts comme la vision par ordinateur, la réalité augmentée, la biotech », insiste Yonatan Machado, associé chez Jerusalem Venture Partners, un important fonds de capital-risque israélien établi à Jérusalem depuis 1993. « Même si nous investissons partout, le choix d’être ici relevait d’un pari et d’une passion. Avec ce qui s’y passe aujourd’hui, on peut en faire un argument commercial »,se réjouit M. Machado.

Sous la houlette du maire, Nir Barkat, ancien entrepreneur high-tech aux affaires florissantes, la municipalité fait tout pour encourager le mouvement. Un chapelet d’incitations financières est proposé aux entreprises innovantes : aides à la relocalisation, à l’emploi étudiant, au paiement des salaires, à la création d’accélérateurs…

Sans compter un impôt très réduit (9 %) pour les sociétés exportatrices. « La dynamique est partie de la base mais la mairie a donné un sacré coup d’accélérateur au mouvement », loue Hanan


Stimuler l’économie

L’enjeu est clair : il faut stimuler l’économie d’une cité qui peine à retenir ses forces vives. « Jérusalem est une usine à talents. Le problème, c’est qu’ils choisissent souvent de partir une fois

diplômés, résume Nitzan Adler, de l’accélérateur Siftech, créé il y a quatre ans par des anciens de l’université. On doit leur donner l’envie et la possibilité de rester. »

Pas facile quand, à 70 kilomètres, Tel-Aviv la festive, avec ses plages, ses idées larges et sa réputation internationale aimante les jeunes de tout le pays. « Là-bas, ils ne voient pas Jérusalem

comme une alternative sérieuse, estime Yoni (le nom a été changé), un Hiérosolymitain sur le point de lancer sa start-up dans le domaine du sport après avoir travaillé pour un groupe technologique de la banlieue de Tel-Aviv. Y aller se promener une journée, oui, mais s’y installer, certainement pas.

Ici, tout leur paraît bien trop conservateur et religieux. »

L’autre défi est d’étendre ces succès à l’ensemble d’une ville démographiquement complexe : un tiers des habitants sont Palestiniens et un quart ultra-orthodoxes, deux populations mal insérées économiquement. Quelques initiatives commencent à voir le jour. Mais sur la carte des start-up, leurs quartiers ne figurent toujours que peu ou pas du tout.