« Intifada des couteaux » : Israël a stoppé la contagion mais reste en alerte

Par Cyrille Louis – Correspondant à Jérusalem pour le Figaro

Si les services de sécurité israéliens et palestiniens ont empêché l’embrasement, les attaques sont plus violentes.


La vague est retombée sans vacarme, comme elle s’était formée. Un an tout juste après l’amorce d’un cycle de violence qui a fait près de 270 morts et plusieurs centaines de blessés, une apparence de calme règne ces jours-ci dans les

Territoires palestiniens. Des centaines d’arrestations, une coopération renforcée de l’Autorité présidée par Mahmoud Abbas ainsi qu’une surveillance des réseaux sociaux ont permis à l’armée israélienne d’enrayer cette épidémie d’attaques au couteau, à la voiture bélier et, plus rarement, à l’arme à feu.

La célébration des fêtes de Nouvel An juif, de Soukkot et de Kippour, traditionnellement marquée par un regain des tensions autour de l’Esplanade des Lieux saints, s’annonce néanmoins comme un cap délicat. Après plusieurs semaines sans incident grave, Jérusalem-Est et les environs de Hébron ont récemment été le théâtre de nombreuses attaques qui ont réveillé de mauvais souvenirs et placé l’armée israélienne en état d’alerte. Les deux parties en présence, qui peinent à s’accorder sur les racines du conflit, ne s’entendent pas davantage sur le point de départ des dernières violences. Les Palestiniens retiennent la date du 23 septembre 2015, lorsque la jeune Hadeel Hashlamoun fut abattue à un checkpoint de Hébron par un soldat qui la soupçonnait de dissimuler une arme blanche sous son niqab. Les Israéliens estiment pour leur part que l’«intifada des couteaux

(http://www.lefigaro.fr/international/2015/10/14/01003-20151014ARTFIG00137-israelrenforce-sa-securite-pour-contrer-l-intifada-des-couteaux.php)» a débuté le 1er octobre, quand Eitam et Naama Henkin furent fauchés par des tirs

d’arme automatique, alors qu’ils circulaient sur une route du nord de la Cisjordanie.


La révolte des «paumés»

Quarante-huit heures plus tard, Nehemia Lavi et Aharon Banita furent les premiers à mourir poignardés dans la vieille ville de Jérusalem, où les violences se sont un temps concentrées, avant de se propager à la région de Hébron. La grande majorité des attaques fut perpétrée contre des soldats ou des policiers dans les Territoires occupés de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Elles ont à ce jour coûté la vie à 34 Israéliens, deux Américains, un Érythréen et un Soudanais, ainsi qu’à 230 Palestiniens qui, pour la plupart, étaient eux-mêmes des assaillants.

Cherchant à cerner la dynamique de ces attaques, le service de sécurité intérieure (Shabak) est vite parvenu à la conclusion qu’elles furent, à de rares exceptions près, commises par des individus isolés et sans réelle préméditation. Leur dimension religieuse, évidente tant que les tensions se cristallisèrent autour de l’Esplanade des mosquées, fut ensuite supplantée par le poids des frustrations et l’absence de perspective qui plombent de larges pans de la société palestinienne.

Jeunes, célibataires, la plupart des assaillants n’avaient aucun lien avec les factions (Fatah, Hamas et Djihad islamique) qui orchestrèrent la seconde intifada au début des années 2000. Ils n’ont pas davantage grandi dans les camps de réfugiés d’où sortirent, à l’époque, de nombreux kamikazes. «C’est en quelque sorte la révolte des «paumés», qui se lèvent un matin avec l’idée de venger un cousin tombé sous les balles de l’armée ou, plus tristement encore, se jettent sur un checkpoint pour en finir avec une vie sans horizon, résume Amos Harel, spécialiste des affaires militaires au quotidien Haaretz. D’où les difficultés qu’a d’abord éprouvées l’armée à freiner la contagion…»


Des armes fabriquées dans des ateliers clandestins

À défaut de pouvoir cibler une «tête pensante» à l’origine de ces troubles, les forces de sécurité ont consacré une bonne part de leurs efforts à empêcher l’embrasement. Le général Gadi Eizenkot, chef d’état-major de l’armée, a répondu aux accusations répétées de «bavure» en ordonnant à ses soldats de limiter l’emploi de la force au strict nécessaire – sans toujours être entendu, comme l’a démontré, fin mars, la mort d’un assaillant palestinien achevé d’une balle dans la tête, alors qu’il gisait au sol

(http://www.lefigaro.fr/international/2016/04/01/01003-20160401ARTFIG00326-cisjordanie-un-soldat-franco-israelien-accuse-d-homicide.php) dans le centre de Hébron.

Les dirigeants israéliens se sont aussi démenés pour convaincre l’Autorité de Ramallah que celle-ci n’aurait guère intérêt à laisser la situation dégénérer. Après de premières semaines de flottement, les forces de sécurité du président Abbas ont contribué à rétablir le calme, tandis que les responsables de certains villages appelaient les jeunes à la retenue. «L’armée a sans doute progressé dans la détection des individus à risque grâce à sa veille renforcée sur les réseaux sociaux, commente encore Amos Harel, mais

l’accalmie des dernières semaines est surtout le résultat d’une dynamique propre à la société palestinienne.»

Malgré la baisse régulière du nombre d’attaques, leur violence croissante a maintenu Israël sous tension tout au long du printemps. Dans la soirée du 8juin, deux Palestiniens munis d’armes artisanales ont ouvert le feu et tué quatre civils Israéliens à la terrasse d’un complexe commercial en plein centre de Tel-Aviv. L’usage répété de pistolets automatiques, fabriqués dans des ateliers clandestins de Cisjordanie, inquiète les services de sécurité, qui ont récemment multiplié les opérations visant à les démanteler. L’examen des modèles saisis au cours des derniers mois témoigne en effet des progrès accomplis par les armuriers palestiniens, et attise la crainte qu’une attaque plus meurtrière que les autres ne suffise à relancer l’engrenage des violences.