« François Fillon se trompe de “totalitarisme” au Moyen-Orient »

Par le Monde – Jean Pierre Filiu

Il y a bien « un totalitarisme » qui menace la France et sa République depuis le Moyen-Orient. Mais le candidat de la droite fait un dangereux amalgame, estime Jean-Pierre Filiu, spécialiste en histoire du Moyen-Orient contemporain.

François Fillon a privilégié comme support de sa victorieuse campagne pour la primaire de la droite un livre intitulé Vaincre le totalitarisme islamique (Albin Michel, 162 pages, 9 euros). Un tel titre claque comme une proclamation, voire un acte de foi. L’ouvrage lui-même a été écrit en six semaines, sous le choc de l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice. Avec quelque 60 000 exemplaires vendus, il a déjà trouvé son public. Gageons que l’écrasant succès du député de Paris, le 27 novembre, face à Alain Juppé, va encore accentuer l’intérêt pour un manifeste explicitement « antitotalitaire ». Car M. Fillon, dans ses interventions vibrantes sur le sujet, ne propose pas juste une analyse, il expose un programme, avec une obsession toute gaullienne : « vaincre ».

Le problème est que, à mal désigner l’ennemi, on s’expose non seulement à des combats douteux, mais à voir retournées contre soi les armes dévoyées de leur but. Alors commençons par le commencement, la définition de l’adversaire : « Un mouvement puissant, visant à prendre le contrôle d’une grande partie du monde avec des méthodes et une idéologie totalitaires, voire une tentation génocidaire, à l’encontre des chrétiens d’Orient, des juifs qu’ils veulent expulser d’Israël. » On frémit déjà à ce simple énoncé, avant que M. Fillon n’ajoute que ce totalitarisme veut créer les conditions d’une « troisième guerre mondiale ». Ce mouvement est d’autant plus « puissant » à ses yeux qu’il amalgame salafistes et Frères musulmans, wahhabites d’inspiration saoudienne et « intégristes » de toutes obédiences. C’est ce qui s’appelle, en langage familier, charger la barque.


Contradictions

M Fillon balaie les contradictions pourtant violentes qui ont jeté tous ces courants les uns contre les autres, surtout ces dernières années. Pour ne citer qu’un imbroglio parmi d’autres, l’Arabie saoudite a soutenu sans réserve en Egypte à la fois les militaires et les salafistes, et ce contre les Frères musulmans, appuyés en retour par le Qatar… wahhabite. Alors, qui est « totalitaire » dans cette crise ? Les uns ou les autres, ou bien tous de manière indiscriminée ? M. Fillon invente dès lors un totalitarisme d’un type nouveau, car pluriel, alors que les totalitarismes sont marqués historiquement par une organisation de type hégémonique et un corps de doctrine exclusif. Cela fait une décennie que je n’hésite pas à qualifier de « totalitaire » le djihadisme sous la forme d’Al-Qaida, puis de l’organisation Etat islamique (EI). Un tel totalitarisme exerce au jour le jour sa terreur à l’encontre des populations, musulmanes dans leur écrasante majorité, tombées sous le joug djihadiste. L’assassin qui a perpétré le carnage de Nice peut et doit être qualifié de « djihadiste ». On voit en revanche mal comment le terme « islamique » pourrait lui être appliqué, tant sa foi et sa pratique étaient discutables d’un point de vue musulman. J’avais alors soumis au débat le concept de « nouvelle religion » et de « secte djihadiste », à forte dimension millénariste, auquel le terroriste de Nice se serait « converti ». Ce totalitarisme djihadiste vise bel et bien, pour reprendre les propos de M. Fillon, à « prendre le contrôle d’une grande partie du monde », mais du monde… musulman.


Se draper dans la mémoire de Charles de Gaulle

Quant à la comparaison entre les quelques dizaines de milliers de combattants de l’EI et la formidable puissance de l’Allemagne nazie, elle magnifie au-delà du raisonnable la menace djihadiste, faisant ainsi le jeu de la propagande des totalitaires de ce temps. Une telle invocation de Hitler permet à M. Fillon de se draper dans la mémoire de Charles de Gaulle et de se réclamer de l’alliance antifasciste avec le « diable » Staline. On ne relèvera pas les libertés prises avec l’histoire du second conflit mondial, bientôt suivie par la guerre froide et la division de l’Europe. Le Staline de ce temps est-il Vladimir Poutine ou Bachar Al-Assad ? On ne le saura jamais. Cela risquerait, en tout cas, d’être discourtois pour l’un et démesuré pour l’autre. Sous couvert de dénoncer un totalitarisme moderne, M. Fillon verse en fait dans les amalgames qui ont nourri les pires escalades de ce siècle : on connaît la chanson, celle de la « guerre globale contre la terreur », martelée à la tribune des Nations unies par George W. Bush en 2002 et par Vladimir Poutine en 2015. Toute forme d’opposition est accusée de « terrorisme », ce qui permet de la combattre militairement, puis d’abstraire ce combat des normes du droit international. Au moins Barack Obama avait-il tenté de recentrer sa campagne antiterroriste contre la seule Al- Qaida, avec les succès que l’on sait. Mais les despotes arabes, à commencer par le Syrien Bachar Al-Assad, ont préféré alimenter le monstre djihadiste plutôt que de céder la moindre parcelle de pouvoir face à une contestation initialement pacifique. Et, quand l’épouvantail djihadiste a commencé de perdre des couleurs, l’armée d’Assad s’est retirée de Palmyre, livrée à l’EI en mai 2015, et reconquise dix mois plus tard sous la houlette du Kremlin.


La militance chiite épargnée

On aurait aimé entendre M. Fillon, homme de convictions et d’engagements, sur tous ces sujets. On souhaiterait comprendre par quel tour de passe-passe son « totalitarisme islamique », si généreusement étendu à tant de courants sunnites, épargne avec un tel tact la militance chiite d’aujourd’hui. La République islamique d’Iran serait-elle démocratique, au motif que des élections s’y déroulent régulièrement, alors que son Guide suprême, l’ayatollah Khamenei, conserve un pouvoir sans partage depuis 1989 ? Et le « Parti de Dieu » libanais, en arabe Hezbollah, est-il totalitaire ou antitotalitaire pour M. Fillon ? Et les milices irakiennes et afghanes, encadrées par les gardiens de la révolution venus d’Iran, qui participent avec le Hezbollah à la démolition d’Alep, une des plus anciennes cités de l’humanité ? M. Fillon ne peut prétendre à « vaincre le totalitarisme », avec ou sans épithète, sur la base d’un pamphlet rédigé au fil de la plume et de concepts taillés à la hache. Une pensée opérationnelle doit se frotter sans crainte aux enjeux du moment. Et un homme d’Etat ne peut désigner le Moyen-Orient comme l’épicentre d’un totalitarisme et demeurer néanmoins silencieux sur le sort d’Alep. Que le candidat des Républicains n’hésite plus, qu’il s’exprime enfin sur Alep. Qu’il choisisse son camp, si telle est son inclination. Son propos a le mérite de la clarté, il lui reste à devenir crédible. C’est la moindre des choses quand on nourrit légitimement les ambitions qui sont les siennes.