Europe: un vote pour geler le processus d’adhésion de la Turquie

Par Le FIGARO – Jean-Jacques Mével

Les eurodéputés doivent se prononcer ce jeudi sur le gel des pourparlers d’adhésion avec Ankara. Recep Tayyip Erdogan fortifie sans relâche sa présidence autoritaire, s’éloignant des critères bruxellois.

La Turquie et l’Union européenne approchent du point de non-retour. Les eurodéputés doivennt se prononcer jeudi soir sur le gel des pourparlers d’adhésion avec Ankara. Tandis que Recep Tayyip Erdogan fortifie sans relâche sa présidence autoritaire, remplissant les prisons et réduisant l’opposition au silence. À Strasbourg, le vote semble joué d’avance. Les socialistes, jusqu’ici hésitants, ont décidé de joindre leurs voix à celles des deux autres grands groupes, conservateurs et libéraux. La motion parlementaire, non contraignante, ne forcera la main ni de la Commission Juncker, ni des vingt-huit capitales presque toutes réservées. Mais ce sera le premier signal politique clair de l’UE à la Turquie, après le putsch militaire raté et quatre mois de purge ininterrompue. Si le président Erdogan persiste, «nous ajouterons des mesures plus sévères à ce gel très provisoire», prévient le patron du groupe socialiste, Gianni Pitella. Ailleurs, le ton est plus déterminé. Manfred Weber, chef des conservateurs du PPE, juge «déroutante l’incapacité des ministres des Affaires étrangères à prendre la décision qui s’impose». Pour son homologue centriste Guy Verhofstadt, «il n’est pas possible d’entretenir l’illusion avec un régime chaque jour plus autoritaire». Entre l’UE et la Turquie, la rupture des négociations engagées en 2005 n’est sans doute pas pour demain. La défiance du Parlement paraît pourtant garantir que la question sera propulsée au prochain sommet européen, les 15 et 16 décembre. Jusqu’ici, seule l’Autriche, soutenue à mots couverts par le Luxembourg, souhaite donner un coup d’arrêt au processus d’adhésion relancé l’hiver dernier. C’est très loin de la majorité.

La France et surtout l’Allemagne, gênée par le pacte migratoire signé avec Ankara, s’y opposent. «Arrêter la négociation serait une profonde erreur, soutenait il y a peu le ministre français Jean-Marc Ayrault. C’est précisément le dialogue qui permet à la partie la plus moderne et la plus démocratique de la Turquie de se sentir soutenue.» Reste que l’état d’urgence, l’arbitraire par décrets et l’emprisonnement de dizaine de milliers de «terroristes» et autres «saboteurs» semblent avoir finalement déchiré l’image d’une Turquie en quête d’Europe, de modernité et de réconciliation entre islam et démocratie. Le président Erdogan lorgne plutôt d’autres modèles, le Kremlin, voire l’État-parti chinois. L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche pourrait aussi lui apporter un répit. Le ton monte entre Ankara et l’UE, les menaces se multiplient, mais chacun retient encore sa cavalerie. Aux yeux des Européens, la déclaration de guerre serait que la Turquie rétablisse la peine de mort et / ou qu’elle revienne sur sa Promesse de barre la mer Egée à des centaines de milliers de réfugiés et migrants, retenus sur la rive Anatolienne depuis l’hiver dernier. Au yeux du président Erdogan, le casus belli serait que l’UE transforme en refus explicite sa réticence à lever  l’obligation de visa imposée aux ressortissants turcs, en violation de l’engagement pris par les Vingt-Huit en mars dernier. Cette double trajectoire de collision n’est pas inéluctable. Mais des deux côtés, la scène politique intérieure ne prête pas au compromis. Le raidissement atteint désormais l’Otan, dont la Turquie est le pilier oriental depuis 1952. Jens Stoltenberg, secrétaire général, vient de reconnaître que des officiers turcs ont, depuis le putsch, demandé l’asile dans les pays où ils sont détachés. L’alliance n’est pas en droit de l’accorder, mais la question posée aux capitales européennes est la même qu’à Strasbourg: la Turquie est-elle encore un État de droit?