Entre Israël et la Jordanie, le gaz de la discorde

LE MONDE | Par Benjamin Barthe


La signature d’un contrat d’approvisionnement de la Jordanie en gaz par un consortium israélo-
américain suscite une vague de contestation dans le royaume hachémite.


Lettre D’Amman

Le naufrage des printemps arabes n’a pas dissuadé tous les peuples du Proche-Orient de contester à voix haute la politique de leurs dirigeants. C’est le cas en Jordanie, où plusieurs milliers de personnes ont défilé dans les rues de la capitale, Amman, vendredi 18 novembre, en signe de protestation contre le contrat d’importation de gaz israélien, conclu fin septembre, par le pouvoir hachémite. « Le gaz de l’ennemi, c’est l’occupation », ont scandé les manifestants, convaincus qu’en achetant de l’or bleu à son voisin juif, le royaume finance indirectement la colonisation illégale des territoires palestiniens, le grand œuvre du premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou.

Bien que la Jordanie ait signé un accord de paix avec l’Etat hébreu il y a plus de vingt ans, en 1994, sous l’égide du défunt roi Hussein, le moindre signe de rapprochement entre les deux pays suscite toujours d’énormes résistances au sein de la population. Passé la coopération sécuritaire, sujet aussi secret qu’intouchable, la normalisation des relations avec Israël demeure un tabou pour la plupart des Jordaniens, dont au moins la moitié sont d’origine palestinienne.

L’accord qui fait scandale a été signé entre NEPCO (National Electric Power Company), une entreprise détenue à 100 % par le gouvernement jordanien, et un consortium israélo-américain, représenté par la société texane Noble Energy, à qui l’État hébreu a concédé 39 % de Leviathan, un gisement sous-marin, situé au large de Haïfa, au nord d’Israël. D’un montant de 10 milliards de dollars (9 milliards d’euros), la transaction prévoit qu’à partir de 2019, 8,5 millions de mètres cubes  de gaz seront fournis chaque jour à la Jordanie, et ce pendant quinze ans.

De quoi sécuriser une bonne partie des besoins énergétiques du pays, dans un contexte régional particulièrement volatil. L’achat de gaz égyptien, filière longtemps privilégiée par Amman, n’avait pas résisté au chaos sécuritaire, engendré par la révolution de 2011. La multiplication des attaques djihadistes contre le gazoduc traversant le Sinaï avait conduit à l’arrêt du contrat.


Front antigaz

A en croire les autorités jordaniennes, l’alternative incarnée par Noble Energy serait non seulement plus sûre, mais elle leur ferait aussi économiser 600 millions de dollars par an. NEPCO, dont les comptes redeviendraient positifs, promet qu’ainsi, les prix de l’électricité n’augmenteront pas dans les prochaines années.

Mais bien que l’afflux de 600 000 réfugiés syriens dans le pays – soit 10 % de la population – pèse sur le quotidien de ses habitants, ces arguments économiques n’ont pas convaincu. Dès que le contrat a commencé à germer, en 2014, la grogne a commencé. Un front antigaz israélien s’est formé regroupant des partis d’opposition, des associations des femmes, des mouvements de jeunes, des syndicats et même des vétérans de l’armée. Au réflexe de solidarité traditionnel avec les frères palestiniens s’est ajouté la répugnance à dépendre d’Israël, la crainte de s’exposer à un possible « chantage énergétique ». La contestation a gagné les bancs du Parlement, qui en décembre 2014, a voté pour la révocation du contrat. Une série de manifestations ont secoué le centre d’Amman, les plus importantes depuis le mouvement proréformes de 2011-2012, déclenchées dans le sillage des révolutions arabes.

Mais le roi Abdallah est passé outre. Très probablement à la manœuvre dans une affaire aussi sensible, le souverain a choisi une période de vide politique pour officialiser l’accord : après les législatives du 20 septembre, en amont desquelles le gouvernement avait démissionné, et avant la formation d’une nouvelle équipe et l’ouverture de la session parlementaire. Plutôt que de les décourager, ce passage en force a galvanisé les mutins.

Désormais tous les dimanches soirs, entre 21 heures et 22 heures, les Jordaniens opposés au marché entre les deux pays sont invités à éteindre leurs lumières. Une consigne qui a suscité une forte adhésion, du moins au démarrage, de la part aussi bien de personnes privées, que de cafés ou de magasins.

« En 2019, quand j’allumerai la lumière chez moi, je deviendrai, que je le veuille ou non, un agent de “normalisation”, tempête Joumana Ismaïl, membre de la branche jordanienne du BDS, le mouvement international de lutte contre l’impunité de l’Etat hébreu. C’est inacceptable. Aussi longtemps qu’Israël bafoue le droit international, je dois avoir la possibilité de le boycotter. »

Le pouvoir table sur l’étiolement du mouvement. Mais ses animateurs promettent de tenir bon. Il existe, affirment-ils, des alternatives au Leviathan, comme l’importation de gaz du Qatar, ou d’Algérie, le recours au gaz de schiste, le développement de l’énergie solaire, etc. « Les Etats-Unis nous imposé cet accord pour des raisons politiques, pour accélérer l’intégration d’Israël dans le monde arabe », accuse Joumana Ismaïl. Une preuve ? L’une des chevilles ouvrières de l’accord, est le milliardaire juif américain Sheldon Adelson, empereur des casinos et farouche protecteur de Benyamin Netanyahou…