Enjeux internationaux Comment se positionnent François Fillon et Alain Juppé sur les différentes crises au Moyen-Orient ?

François Fillon et Alain Juppé sont sortis vainqueurs du premier tour de la primaire de la droite et du centre dimanche 20 novembre, le premier avec 44,2% des suffrages, le deuxième avec 28,3%. Si leurs programmes économiques ne se distinguent que par peu d’éléments, leur vision de la politique étrangère et du rôle de la France divergent sur plusieurs aspects.

Tous deux revendiquent un héritage gaulliste et professent le même attachement à l’indépendance du pays, à sa force nucléaire comme à son appartenance à l’OTAN, à l’Union européenne et à la zone euro. Les deux anciens chefs de gouvernement ont approuvé la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN en 2009. Toutefois, ils ont une une approche sensiblement différente concernant les défis à relever pour l’Union européenne. Chiraquien, Alain Juppé affirme la nécessité des interventions militaires au nom de l’humanitaire. Européen convaincu, il s’inquiète des risques de « dislocation » de l’UE. François Fillon quant à lui, appelle « à bâtir une nouvelle Europe plus respectueuse des nations ». Il insiste notamment sur l’intergouvernemental et les coopérations bilatérales.

Comment évaluent-ils la situation au Moyen-Orient ? Quelle est leur position sur le conflit israélo-palestinien ? Quel rôle pour la France dans la région ? Tant de questions qui préoccupent ELNET, think tank du dialogue stratégique entre la France et Israël.

Nous proposons ci-dessous une synthèse de leur vision des problématiques au Moyen-Orient par thématique.


Sur l’islamisme et le terrorisme

Invité à se prononcer sur les questions internationales lors des débats télévisés, François Fillon a dénoncé « la montée d’un phénomène totalitaire », en référence à l’islamisme radicale, qui se traduit par « l’émergence d’un mouvement politique qui fait peser une menace sur la paix mondiale, qui a des tentations génocidaires, et qui veut massacrer les Chrétiens d’Orient et expulser les Juifs d’Israël. » Dans un entretien accordé au Figaro le 13 octobre dernier, il déclarait : « Il y a une montée de l’intégrisme musulman dans la société française. Mais c’est au commanditaire qu’il faut s’attaquer, celui qui entraîne, qui fixe des objectifs, qui dissémine son idéologie mortelle. »

S’agissant des moyens de lutte contre le terrorisme, François Fillon s’est prononcé pour l’expulsion des « individus dans la mouvance terroriste », quand Alain Juppé prônait l’assignation à résidence des fichés S jugés dangereux. Le premier souhaite empêcher les djihadistes partis combattre en Syrie de revenir en France, quand le second privilégie leur arrestation.

Si Alain Juppé s’est prononcé pour une restriction du droit du sol, qui serait conditionné à la régularité du séjour d’au moins un des deux parents au moment de la naissance, il peine à nommer la menace islamiste. Dans son discours sur les « enjeux internationaux » du 17 octobre dernier, il évoque le « terrorisme international » comme sa priorité, or, le terrorisme est un moyen d’action, non une idéologie.

Dans un ouvrage collectif paru en 2014 intitulé Les 12 travaux de l’opposition, le maire de Bordeaux forgeait son concept « d’identité heureuse », allant même jusqu’à recommander des « accommodements raisonnables » avec l’islam ce qui lui a valu d’être vivement critiqué par nombre de personnalités politiques dont Nicolas Sarkozy.

François Fillon quant à lui, bien que dénonçant avec force l’islamisme comme le fléau de notre société, a élaboré un parallèle historiquement faux avec la communauté juive qui aurait, selon lui, été récalcitrante à se soumettre aux lois de la République : « ll faut combattre cet intégrisme, et il faut le combattre comme d’ailleurs dans le passé je le rappelle on a combattu une forme d’intégrisme catholique ou comme on a combattu la volonté des Juifs de vivre dans une communauté qui ne respectait pas toutes les règles de la république française ».


Sur la Russie et la Syrie 

Les deux candidats s’opposent nettement sur le conflit syrien et en général sur ce que devrait être la politique française au Moyen-Orient.

Alain Juppé a lui mis en garde contre le rôle extrêmement dangereux de l’Iran dans la région, « qui soutient au Liban le Hezbollah qui envoie ses roquettes sur Israël ». Il reconnaît la nécessité d’un dialogue politique avec la Russie tout en l’appelant « à tourner la page de l’après-Guerre froide » et « à respecter les accords internationaux », faisant ainsi référence à l’annexion par la force de la Crimée au printemps 2014, la première en Europe depuis la fin de deuxième guerre mondiale.

François Fillon est favorable à un rapprochement stratégique avec la Russie et la Syrie. Il souhaite lever l’embargo imposé à Moscou après l’annexion de la Crimée et coopérer avec le Kremlin sur la question syrienne. Il prône aussi une alliance avec Bachar Al-Assad et une coalition avec la Russie pour éradiquer l’organisation Etat islamique.

Alain Juppé, bien que favorable au dialogue avec Moscou, est très critique vis-à-vis de la Russie à laquelle il reproche ses bombardements sur Alep et son alliance avec le régime de Bachar Al-Assad. Il s’oppose par ailleurs à une intervention militaire au sol en Syrie.

François Fillon estime que Bachar el-Assad peut rester au pouvoir : « si Bachar el-Assad est encore au pouvoir, c’est qu’il a un soutien populaire ». « Il n’y a pas, à l’heure actuelle, d’autre alternative politique dans le pays. Si Bachar el-Assad s’en va, il y aura les islamistes, il y aura les Frères musulmans. »

François Fillon demande une « coalition avec les Russes », à un moment où « l’Amérique et la Russie se réconcilient par-dessus nos têtes », et ce afin de faire face à la « menace mondiale » que fait peser l’organisation Etat islamique.


Sur Israël

En 2014, François Fillon avait accusé Israël de menacer la paix mondiale en retardant la création d’un État palestinien. Un an plus tard, l’ancien Premier ministre avait appelé la communauté internationale à exercer des pressions sur Israël pour parvenir à un règlement du conflit israélo-palestinien. En novembre 2015, il défend l’étiquetage des produits israéliens des localités juives de Cisjordanie.

Un revirement intervient cependant en février 2016 où il affirme alors « n’avoir pas de leçon à donner à Israël » et se prononce finalement contre l’étiquetage des produits israéliens.

Un mois plus tard, en Iran, François Fillon a rappelé « la position de la France vis-à-vis de son alliée, Israël, qui a droit à la sécurité et dont l’existence ne peut être mise en cause. Sans cela, les palestiniens ne pourront faire prévaloir leur droit légitime à un Etat ».

Lors du troisième et dernier débat de la primaire de la droite, François Fillon a affirmé que Daech a pour objectif de « mettre les Juifs hors d’Israël ».

En juillet 2011, Alain Juppé a émis des réserves sur la formule « Etat Juif » et a indiqué qu’aujourd’hui en Israël, « il y a des Juifs mais aussi des Arabes ». S’il considère que la sécurité d’Israël n’est pas négociable, il souhaite que les discussions pour une négociation politique permettant la coexistence de deux Etats vivant pacifiquement côte à côte reprennent. Dans son discours de campagne sur les « Enjeux internationaux », il a affirmé que l’éradication définitive du terrorisme au Moyen-Orient passe par le règlement de la question israélo-palestinienne.

 


Sur la création d’un Etat palestinien  

Les deux candidats à la présidence de la république s’inscrivent sur ce point dans la continuité de la diplomatie française, depuis vingt ans, sur la solution à deux Etats, c’est-à-dire l’importance d’un Etat palestinien pleinement reconnu, dans des frontières viables, aux côtés d’un Etat israélien bénéficiant d’une totale sécurité. C’était aussi la position du président Hollande, comme avant celle de Nicolas Sarkozy, en somme, une constante de la position française selon laquelle ne pourrait y avoir de stabilité au Proche-Orient, déjà en plein chaos, sans une solution du conflit israélo-palestinien.

Invité de BFM TV en novembre 2014, l’ancien ministre des Affaires étrangères a ainsi déclaré qu’une reconnaissance de la Palestine, non pas par la France toute seule mais par l’ensemble des pays européen, « serait bienvenue » : « Je pense qu’une décision conjointe des pays de l’Union européenne reconnaissant l’Etat de Palestine serait aujourd’hui la bienvenue ». Il s’est ensuite félicité d’avoir poussé en faveur de l’entrée de la Palestine à l’UNECO. « J’ai été l’un de ceux qui a poussé pour que l’Etat de Palestine entre en tant que tel à l’UNESCO ».

François Fillon a déclaré à ELNET : « Les Palestiniens ont légitimement droit à un Etat. Israël doit également voir respecter son intégrité territoriale et sa sécurité. Les négociations menées depuis quelques années ont été un échec. L’idée d’organiser une conférence sur la paix à Paris sans les parties au conflit n’avait aucun sens. Je suis contre une reconnaissance unilatérale mais pour le dialogue et la volonté commune de parvenir à une solution territoriale ».

 


Sur l’alliance avec les pays du Golfe 

Concernant l’alliance avec les pays du Golfe, François Fillon estime que les partenaires arabes de la France doivent clarifier leurs positions. Il n’est pas possible d’un côté que ces Etats nous soutiennent officiellement lorsque nous intervenons au Moyen-Orient et d’un autre coté ferment les yeux sur les financements privés qui alimentent le flot des fondamentalistes. Alain Juppé quant lui considère l’Arabie Saoudite comme interlocuteur du jeu régional au Moyen-Orient. Pour autant, elle doit se comporter comme un acteur régional responsable. Prône un dialogue politique respectueux mais très exigeant.


Sur la relation transatlantique  

Si François Fillon a soutenu la candidate démocrate Hilary Clinton, il ne redoute pas pour autant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Il a ainsi déclaré : « Ce n’est pas la première fois qu’il y a un président américain élu un peu original. On a eu Ronald Reagan (1981-1989) dont on disait à peu près la même chose », ajoutant qu’il ne faut « surtout pas qu’on en tire des conséquences comme le font tous les hommes politiques français, absolument stupides ». A la question « Redoutez-vous une alliance Poutine-Trump ? », il a répondu : « Non seulement je ne la redoute pas, mais je la souhaite ».

Alain Juppé de son côté met en avant « l’alliance transatlantique avec les Etats-Unis, qui demeure irremplaçable car nous partageons des valeurs et des intérêts communs », alors qu’il s’est pourtant longtemps interrogé sur la nécessité du retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN. Il s’inquiète cependant d’un éventuel protectionnisme «  un danger tant économique que politique », selon ses dires. Concernant l’élection de Donald Trump, il a déclaré: « Ce que je sais, c’est qu’il y aura une politique commerciale agressive. Donc, nous devrons être agressifs, nous aussi ».

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Pour la première fois dans une primaire, les questions de politique étrangère, qui interagissent plus que jamais avec la politique intérieure, vont jouer un rôle déterminant dans le choix du candidat de la droite. L’un et l’autre veulent rendre à nouveau audible la voix de la France sur la scène internationale mais les moyens qu’ils souhaitent mettre en œuvre pour atteindre cet objectif divergent. Reste aux Français de décider qui selon eux sera le plus compétent.