En Syrie, partenariat tendu entre l’Iran et la Russie

Par Isabelle Mandraud, correspondante à Moscou et Ghazal Golshiri, correspondante à Téhéran

Les raids de l’aviation russe sur la Syrie depuis la base aérienne de Hamadan, dans le nord-ouest de l’Iran, ont pris fin lundi 22 août, une semaine après le début de ces opérations pendant lesquelles, pour la première fois depuis la révolution islamique de 1979, Téhéran a permis à une puissance militaire étrangère d’agir depuis son territoire. Cette coopération inédite a soulevé des réactions de protestation en Iran, qui a préféré y mettre un terme, du moins « pour le moment ».

« L’utilisation future » de Hamadan, a commenté avec doigté le général Igor Konachenkov, porte-parole du ministère russe de la défense, « sera effectuée sur la base d’accords mutuels dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et en fonction de la situation en Syrie ». Pour l’heure, néanmoins, les avions, des Tupolev 22M3 et des Soukhoï-34, sont tous retournés en Russie en ayant « terminé leur tâche avec succès ». Un accroc dans la coopération renforcée entre les deux pays, principaux alliés au régime du président syrien, Bachar Al-Assad, que chacun s’efforce de masquer. « Concernant la Russie, ce qui a été fait a été une opération temporaire et coordonnée », a assuré le porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères, Bahram Ghasemi.

Les premiers témoignages du mécontentement iranien sont apparus deux jours après le début officiel des frappes russes, destinées, selon Moscou, à cibler des positions de l’organisation Etat islamique (EI) et du Front Fatah Al-Cham (ex-Front Al-Nosra, qui a annoncé se distancier d’Al-Qaida) dans les provinces d’Alep, de Deir ez-Zor et d’Idlib. Vingt députés iraniens avaient alors demandé la tenue d’une session à huis clos au Parlement pour « débattre des raisons » qui ont poussé l’Iran à mettre à disposition de l’« une des superpuissances » une base militaire, avant de déclarer qu’ils n’avaient pas d’objection à cette décision mais qu’ils voulaient être tenus au courant des affaires du pays.

Puis, dimanche 21 août, le ministre de la défense iranien, Hossein Dehghan, a affirmé à la télévision que l’annonce, hâtive, selon lui, de ces frappes par les Russes cachait « une sorte d’arrogance », témoignant d’un « manquement à l’amitié » entre les deux pays : « Naturellement, les Russes veulent montrer qu’ils sont une superpuissance (…). D’ailleurs, sur le terrain en Syrie, ils veulent s’affirmer comme un acteur influent afin d’avoir un levier dans l’avenir et face aux Etats-Unis. » Enfonçant le clou, il avait ensuite souligné l’absence d’accord écrit entre les deux pays.


Relations compliquées

Mardi, Bahram Ghasemi a tenté d’adoucir ces propos en déclarant que le fait que les opérations aériennes russes depuis Hamadan aient été rendues publiques d’abord à Moscou n’a été dû qu’au « décalage horaire » entre les deux pays.

Bien qu’alliés sur le terrain en Syrie depuis le début de l’intervention militaire russe en septembre 2015, les deux pays entretiennent des relations compliquées. Historiquement, la Russie n’inspire guère de confiance en Iran. Certains Iraniens ont ainsi évoqué le sombre souvenir du traité de Turkmanchai, conclu en 1828, par lequel l’Empire perse (aujourd’hui l’Iran) a perdu une grande partie de ses territoires au profit de l’Empire russe.

Et bien peu ont oublié qu’à l’issue de la seconde guerre mondiale et de l’occupation anglo-soviétique un éphémère Etat avait été établi dans le nord-ouest de l’Iran, soutenu par l’URSS, le gouvernement populaire d’Azerbaïdjan.

« La révolution iranienne de 1979 était destinée, entre autres, à restaurer la souveraineté du pays contre les grandes puissances comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, mais aussi contre l’Union soviétique athée », rappelle Dmitri Trenin, directeur de la fondation Carnegie à Moscou, qui vient de publier, le 18 août, une longue note intitulée « Russie-Iran : méfiance historique et partenariat actuel ».


« Les Iraniens veut garder Assad au pouvoir »

Certes, les deux pays, qui se sont vus chacun imposer des sanctions internationales et dont les dirigeants sont « animés d’une forte animosité envers les Etats-Unis », sont devenus partenaires dans le conflit en Syrie, mais, souligne l’expert, « il y a une divergence fondamentale entre les objectifs des deux gouvernements » : « Les Russes veulent préserver une certaine forme d’Etat en Syrie avec un régime qui, sous leur participation active, resterait un ami de Moscou. Leur but final n’est pas de sauver Assad, sur lequel ils ont une influence limitée (…) Les Iraniens, au contraire, se battent pour garder Assad au pouvoir afin de préserver les liaisons cruciales d’approvisionnement vers le Hezbollah libanais et consolider leur influence » dans la région.

Ainsi, tandis que Téhéran soutient ouvertement le clan alaouite, une branche du chiisme, au pouvoir en Syrie, Moscou prend soin de ne pas prendre part au conflit entre chiites et sunnites, en entretenant des relations avec les pays sunnites de la région.

Il existe d’autres freins. La Russie a maintenu ses distances dans la guerre civile au Yémen, contrairement à son allié iranien, qui affiche son soutien aux milices chiites houthistes face à l’intervention de la coalition arabe emmenée par l’Arabie saoudite en appui des forces gouvernementales yéménites. Surtout, comme le souligne Dmitri Trenin, la « capacité de la Russie à rester proche tout à la fois de l’Iran et d’Israël témoigne du degré de flexibilité de Moscou (…) et des limites inhérentes à la coopération russo-iranienne ».