En Israël, les défis d’une démographie explosive

LE MONDE |  le 09.07.2016 à 11h45 | Par Marie de Vergès (correspondante à Jérusalem)

Des parcs nationaux pleins à craquer dès le milieu de matinée et des milliers de vacanciers forcés de rebrousser chemin : c’est un scénario qui se répète en Israël presque à chaque jour férié. Privés de nature et d’air frais, ces touristes déçus épuisent leur temps libre dans des bouchons interminables, fléau bien connu de l’automobiliste israélien. Les routes de l’Etat hébreu sont parmi les plus congestionnées du monde occidental, trois fois plus que la moyenne des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Ces désagréments ne sont que quelques-uns des symptômes révélateurs d’une démographie en pleine explosion. A l’occasion de son 68e anniversaire, mi-mai, Israël annonçait compter 8,5 millions d’habitants. Soutenue par une natalité insolente et l’immigration de juifs du monde entier, sa population a plus que décuplé depuis sa création en 1948. Et elle devrait encore quasiment doubler d’ici à 2050 pour atteindre 15 à 16 millions de personnes. Avec trois enfants par femme, le taux de fécondité de l’Etat hébreu est presque deux fois supérieur à la moyenne des pays industrialisés.

Israël s’est toujours réjoui de son dynamisme démographique, gage de survie dans un environnement hostile à son existence. Mais certains experts commencent à s’alarmer des conséquences sur un territoire aux ressources naturelles limitées. « Au rythme actuel, nous allons droit vers une catastrophe écologique et socio-économique », alerte Alon Tal, chercheur en sciences de l’environnement à l’université Ben-Gourion du Néguev. Fondateur d’un des deux partis verts du pays, il est l’auteur d’un livre à paraître en août sur les écueils de la surpopulation en Israël (The Land Is Full, Yale University Press, non traduit).


« La biodiversité mise en danger »

Plus petit que la Bretagne, Israël est déjà l’un des pays les plus densément peuplés du monde avec 366 personnes au kilomètre carré. « En empiétant constamment sur les habitats naturels pour pouvoir construire tous les logements dont nous avons besoin – 40 000 à 60 000 nouvelles unités chaque année – nous mettons gravement en danger notre biodiversité », insiste M. Tal. Peu à peu disparaissent des espèces entières de carnivores, d’amphibiens ou d’oiseaux. Actuellement, 56 mammifères y sont en voie d’extinction contre 17 seulement aux Etats-Unis.

Dans le même temps, les nappes phréatiques sont menacées d’épuisement. La mer Morte est en train de s’assécher, faute d’être suffisamment alimentée par un fleuve Jourdain surexploité. Et la consommation énergétique grimpe en flèche. La qualité de vie s’en ressent également, souligne le chercheur : jardins d’enfants, services d’urgences hospitaliers et tribunaux d’Israël sont les plus bondés parmi les pays de l’OCDE. Quant à la crise du logement, elle est devenue un sujet de polémique récurrent alors que l’offre ne parvient pas à suivre le rythme de la demande.

Qui plus est, les locomotives de la démographie sont les communautés ultra-orthodoxe et arabe. Un défi pour l’économie alors que ces deux groupes sont mal insérés sur le marché du travail et souffrent d’un taux de pauvreté élevé. « La population israélienne va doubler, c’est certain, résume Alon Tal. Mais n’est-il pas temps de changer de discours et de politique pour éviter d’en arriver un jour à 30 millions de personnes ? »

L’équation démographique israélienne a des implications éminemment identitaires et politiques. Ainsi, la population est déjà composée à 20 % d’Arabes israéliens. Un constat qui interroge le fondement même de la définition d’Israël comme « Etat juif », chère au premier ministre Benyamin Nétanyahou.


« Nation boîte de sardines »

La réalité démographique d’Israël est aussi celle d’une population juive toujours plus nombreuse à s’installer dans les territoires palestiniens occupés. Guidés par des causes idéologiques, religieuses ou économiques, plus d’un demi-million de colons vivent aujourd’hui à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, grignotant inexorablement les terres et captant de précieuses ressources telles que l’eau.

Les causes de cette vitalité ? Elles sont multiples, de la place centrale de la religion, avec l’injonction biblique « Soyez féconds et multipliez-vous », à la peur diffuse d’être surpassé en nombre par la population palestinienne, et à « l’optimisme d’un pays dont les habitants se déclarent en majorité satisfaits de leur vie », décrit Sergio Della Pergola, démographe à l’université hébraïque de Jérusalem.

Les politiques publiques arrivent en renforts, à coups d’allocations familiales, de subventions généreuses aux techniques de procréation médicalement assistée et de prise en charge des frais de scolarité dès 3 ans. Résultat, « nous sommes face au cas unique d’un Etat développé en termes d’indicateurs économiques mais dont la démographie est celle d’un pays en développement », décrit M. Della Pergola.

Fin mai, le quotidien de centre-gauche Haaretz s’interrogeait avec ironie : « Nation boîte de sardines : où Israël va-t-il trouver de la place pour 16 millions de personnes ? » Le pays n’est pourtant pas dépourvu d’espaces vides. Le désert du Néguev couvre plus de la moitié du territoire israélien et reste largement dépeuplé. Certains rêvent de voir sa seule grande ville, Beersheba, 200 000 habitants, se transformer en nouvelle Phoenix : la capitale de l’Arizona ne s’est-elle pas développée en véritable métropole malgré sa localisation peu avantageuse dans le désert brûlant de Sonora ?

« Nous n’avons pas le choix si nous ne voulons pas que la moitié nord du pays se transforme en gigantesque conurbation sans espaces verts : il va falloir penser au Néguev comme il faudra réfléchir à la façon de construire des villes à très forte densité », acquiesce Daniel Orenstein, professeur à l’université du Technion à Haïfa. Mais pour ce spécialiste des liens entre environnement et urbanisme, les défis seront considérables alors qu’Israël souffre d’un défaut de planification. « Il y aura des besoins immenses en énergie, en nouveaux moyens de transport, et pourtant, déjà aujourd’hui, nos infrastructures ne sont pas au niveau », note-t-il.

Face à certaines urgences, l’Etat hébreu a prouvé son savoir-faire technologique. Menacé d’une pénurie d’eau, le pays a su mener une vraie révolution à base de dessalement d’eau de mer et de recyclage des effluents. Les besoins des foyers et des agriculteurs sont aujourd’hui largement couverts. Mais les écologistes rappellent le coût environnemental de ces techniques, très énergivores et qui accroissent la salinité des sols. « Il y a toujours un prix à payer, souligne M. Orenstein. Et celui-ci ne cessera d’augmenter en même temps que la population. »