En Cisjordanie, la révolte couve chez les colons des collines

LE FIGARO| Par Cyrille Louis


Nétanyahou a prévu de fermer à la fin de l’année, la colonie sauvage d’Amona. Ses occupants entendent résister.

Le compte à rebours a débuté. À moins d’un rebondissement de dernière minute, la colonie sauvage d’Amona (Cisjordanie) doit être évacuée d’ici au 25 décembre prochain. La Cour suprême israélienne, saisie par les dix propriétaires palestiniens des terres sur lesquelles cet avant-poste a vu le jour en 1996, en a décidé ainsi. Mais la quarantaine de familles juives qui y résident comptent bien vendre chèrement leur peau. Conscients que Benyamin Nétanyahou veut éviter les images d’une expulsion musclée qui contribueraient à le discréditer auprès de la droite religieuse, ceux-ci espèrent mobiliser des dizaines de milliers de sympathisants le jour où l’armée viendra les déloger. «Il n’est pas question qu’on parte de notre plein gré, prévient Manya Hillel, 38 ans, et nous ne pouvons malheureusement pas exclure que cette évacuation donne lieu à des violences.»

Le sort d’Amona, devenu au fil des dernières semaines l’emblème de la colonisation juive en Cisjordanie, divise la coalition de droite constituée au printemps 2015. Vingt-quatre députés et ministres du Likoud, dont certains de tout premier rang, ont signé une lettre réclamant la «légalisation» de tous les avant-postes «afin d’empêcher le préjudice moral, humain et social qu’entraînerait l’éviction de centaines et de milliers de familles qui ont construit leur maison avec le soutien des gouvernements successifs». Mais Benyamin Nétanyahou, sous pression de la communauté internationale, hésite à s’engager dans cette voie qui lui vaudrait immanquablement une avalanche de condamnations.

Début septembre, son gouvernement a autorisé la création de 98 logements destinés à accueillir les habitants d’Amona non loin de Shiloh, une colonie située quelques kilomètres plus au nord. L’Administration américaine a aussitôt accusé Israël, en des termes inhabituellement sévères, de franchir une ligne rouge en validant la création d’une nouvelle colonie. Le premier ministre s’est défendu en assurant que les nouveaux logements, édifiés à proximité d’une implantation déjà existante, ne constitueraient techniquement pas une implantation distincte. Mais il ne semble pas avoir convaincu ses détracteurs.


Perché au sommet d’une colline à laquelle on accède par une étroite route goudronnée, Amona ressemble à des dizaines d’autres avant-postes enkystés au cœur de la Cisjordanie. Trois citernes géantes, des bacs de tri sélectif et un arpent de vignes en signalent l’entrée. Un terrain de jeux pour enfants trône au cœur du hameau, dont les allées sont bordées de jardinets pimpants. Des mobile homes améliorés se massent autour d’un belvédère équipé de deux bancs en bois, d’où l’on jouit d’une vue imprenable sur la colonie voisine d’Ofra et ses rangées de toits orange. Plus de 3000 colons religieux résident dans ce lotissement fondé en 1975 avec l’accord du gouvernement israélien, mais en violation du droit international.

«Amona s’est développé comme un faubourg d’Ofra avec l’encouragement des autorités», plaide Manya Hillel, qui se sent trahie par le gouvernement. «Ils nous ont installé la route, l’électricité, et voici qu’ils nous demandent de partir pour calmer les Occidentaux», déplore-t-elle encore. Comme la plupart des habitants, cette mère de famille d’origine américaine n’a rien oublié du choc qu’a provoqué la démolition de neuf habitations d’Amona un jour de 2006. «Personne n’a le droit de chasser nos familles du lieu où leurs enfants ont grandi, poursuit-elle. Si des Palestiniens peuvent prouver que cet endroit leur appartient, alors qu’ils soient indemnisés… Mais il n’est pas question que nous quittions cette terre dont Dieu nous a fait don et qui était à l’abandon lorsque nous en avons pris possession.»

«Mensonge», rétorque, quelques kilomètres en contrebas, Ibrahim Yacoub. Âgé de 56 ans, cet habitant d’Ein Yabroud a saisi la Cour suprême pour obtenir le démantèlement d’Amona. Certificats de propriété et photos satellites à l’appui, il a fait reconnaître ses droits sur 46 dunams (environ 4,6 hectares) situés au cœur de l’avant-poste et attend maintenant que la décision soit mise à exécution. «C’était une terre merveilleuse sur laquelle nous cultivions du blé, des tomates, des courgettes et des concombres, se souvient Maryam Hammad, une autre propriétaire âgé de 81 ans, jusqu’à ce que les attaques des colons et les restrictions mises en place par l’armée nous empêchent de nous y rendre au début des années 1990.»


La bataille d’Amona pourrait contraindre Benyamin Nétanyahou à sortir de l’ambiguïté. Le gouvernement, qui a autorisé 123 colonies depuis la conquête de la Cisjordanie en juin 1967, s’est engagé après la signature des accords d’Oslo à ne plus créer de nouvelles implantations. La centaine d’avant-postes où quelque 5000 colons israéliens se sont depuis lors établis sont donc illégaux au regard du droit israélien. Sous la pression de Washington, le gouvernement s’est engagé en 2003 à les démanteler mais il tarde à s’exécuter. Seul l’avant-poste de Migron a été détruit en septembre 2012 – et ses habitants ont été autorisés à se réinstaller en Territoire occupé. Les autorités, s’inspirant des recommandations formulées par le juge Edmund Levy, ont par ailleurs entrepris de «légaliser» une trentaine d’avant-postes situés sur des terres confisquées par l’État.

«Faire voter une loi légalisant l’ensemble des avant-postes, comme le réclame la droite, constituerait un pas sans précédent vers l’annexion de la Cisjordanie», met en garde Ziv Stahl, juriste de l’ONG Yesh Din. «L’évacuation d’Amona créerait une fracture sans précédent au sein de la société israélienne, lui répond Manya Hillel, qui appelle le gouvernement à «saisir l’occasion pour affirmer enfin sa souveraineté» sur la Cisjordanie.