Efraïm Halévy : «Israël doit engager des négociations avec le Hamas»

Par Le Figaro

INTERVIEW – Pour l’ancien patron du Mossad, l’État hébreu contrôlant de plus en difficilement les Territoires palestiniens, un changement de politique s’impose.


Correspondant à Jérusalem

Efraïm Halévy a servi durant près de trente ans dans les rangs du service de renseignement extérieur israélien, qu’il dirigea entre 1998 et 2002. A la demande du premier ministre Yitzhak Rabin, ce juriste de formation, âgé de 81 ans, joua par ailleurs un rôle central dans la conclusion, en 1994, de l’accord de paix entre l’État hébreu et la Jordanie.

LE FIGARO.- L’année 2017 va marquer le 50e anniversaire de l’occupation israélienne en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Cette situation peut-elle se prolonger indéfiniment?

Efraïm HALÉVY.-J’aimerais tout d’abord réfuter l’idée caricaturale selon laquelle, depuis un demi-siècle, Israël s’accrocherait aveuglément à ces Territoires tandis que les Palestiniens attendraient sagement à la table des négociations. Durant les deux décennies qui ont suivi la conquête de juin 1967, mon pays a essayé d’engager des pourparlers avec le monde arabo-musulman, mais ces approches ont été systématiquement rejetées. Il y a même eu, durant les trois ou quatre années qui ont suivi la guerre, plusieurs tentatives tenues secrètes jusqu’à ce jour d’engager des discussions avec Yasser Arafat. Mais le chef du Fatah a fait répondre que la Palestine serait reconquise «par le sang et par le feu». Des groupes palestiniens entreprirent alors de s’attaquer à notre armée sur le sol israélien et dans les Territoires, puis de commettre des attaques terroristes à l’étranger, comme celle aux Jeux olympiques de Munich en 1972. Il a fallu attendre la fin des années 1980 pour que Yasser Arafat, craignant sans doute que l’afflux en Israël d’un million de Juifs en provenance d’ex-Union soviétique ne rende définitivement impossible une solution conforme aux intérêts palestiniens, accepte d’engager des négociations débouchant sur la signature des accords d’Oslo.

Mais l’assassinat d’Yitzhak Rabin et le retour au pouvoir d’une droite hostile à la création d’un État palestinien ont vite conduit le processus de paix dans l’ornière.

Il est exact que l’assassinat du premier ministre a provoqué un violent retour de manivelle. Mais le rejet du processus d’Oslo a été accentué par le comportement des Palestiniens. Qui, sinon le gouvernement israélien, a autorisé Yasser Arafat à revenir d’exil pour s’installer à Gaza? Et qui a encouragé la création de l’Autorité palestinienne? Hélas, celle-ci n’a pas saisi l’occasion. À la tête de dix services de sécurité distincts, Arafat n’a rien fait pour empêcher la vague d’attentats qui a ensanglanté Tel-Aviv et Jérusalem à partir de 1996. Il n’est pas parvenu à se hisser au niveau d’un véritable homme d’État.

Vingt ans plus tard, l’occupation perdure…

Les dirigeants israéliens n’ont pas su développer de politique digne de ce nom en ce qui concerne le problème palestinien, si ce n’est celle qui consiste à tenir les Territoires en nous assurant que la casserole ne déborde pas, autrement dit qu’un calme relatif prévaut et que la communauté internationale n’en parle pas trop. Certains responsables politiques pensent qu’Israël est en mesure de gouverner l’ensemble des Territoires en perpétuant le statu quo. Mais notre capacité à contrôler la situation sur le terrain s’érode jour après jour. Il me semble que la situation est particulièrement dangereuse à Jérusalem, où la dimension religieuse du conflit est en train de devenir centrale. La récente résolution de l’Unesco, qui nie l’ancrage historique du peuple juif mais aussi des communautés chrétiennes dans cette ville, est à cet égard particulièrement néfaste.

Que faut-il faire?

L’intérêt d’Israël est d’aboutir à une résolution du conflit dans le cadre de la solution des deux États. Toute la difficulté est qu’il faut être deux pour danser un tango, et que les Palestiniens sont aujourd’hui profondément divisés. L’Autorité est dirigée par un homme de plus de 80 ans, Mahmoud Abbas, qui ne semble pas avoir l’autorité suffisante pour imposer quelque accord que ce soit à sa population. Tout laisse penser qu’il ne tarderait guère à perdre le contrôle de la situation si Israël se retirait demain des Territoires. Or nous ne pouvons pas nous permettre de laisser le vide derrière nous. C’est pourquoi je plaide depuis plus de dix ans pour que nous engagions des négociations avec le Hamas.

Ne s’agit-il pas pourtant, aux yeux d’Israël, d’une organisation terroriste?

Je ne dis pas que ces gens sont sympathiques, mais ils constituent l’une des principales forces politiques palestiniennes et ils ont réussi à constituer un mini- État dans la bande de Gaza. Le ministre de la Défense, Avigdor Lieberman  propose désormais de contribuer à la reconstruction et au développement de la bande de Gaza si le Hamas accepte de déposer les armes. Son collègue en charge des Transports, Yisrael Katz, plaide même pour la création d’un port pour désenclaver ce territoire. Pourquoi pas transformer Gaza en Singapour du Moyen-Orient? J’observe que les Russes reconnaissent ce mouvement comme un acteur important. Pourquoi Benyamin Nétanyahou ne profite-t-il pas de son récent rapprochement avec Vladimir Poutine pour sonder le terrain?

Quelles peuvent être les conséquences de l’élection de Donald Trump pour Israël?

Il est trop tôt pour les évaluer. Des influences contradictoires s’exercent dans l’entourage du président américain élu, dont les intentions s’agissant du Proche- Orient demeurent très floues. Il a promis durant sa campagne de déménager l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, comme d’autres présidents l’ont fait par le passé (George W. Bush, notamment) avant de se raviser à l’épreuve de la réalité.