Donald Trump : la croisade d’un outsider face aux élites

LE MONDE | Par Gilles Paris

Homme providentiel, chantre de l’âge d’or d’une Amérique WASP, industrielle, tournée vers elle-
même, le milliardaire devient le 45e président des Etats-Unis.

« Sérieusement ? » Aucun maire démocrate de New York, il y a trente ans, n’aurait sans doute accueilli autrement le présage d’une conversion à la politique du promoteur immobilier le plus tonitruant de la Côte est des Etats-Unis. Aucun producteur de télévision n’aurait certainement réagi différemment, il y a dix ans, au présage qu’une émission de télé-réalité constituait le meilleur des tremplins électoraux. Aucun Américain n’aurait pu s’empêcher il y a un an d’interrompre un interlocuteur évoquant l’hypothèse de l’élection du milliardaire à la présidence des Etats-Unis. 

Donald Trump, 70 ans, a pourtant réussi l’impensable, mardi 8 novembre, peu avant minuit (heure américaine). Il avait exclu, il est vrai, toute option autre que la victoire pendant la campagne, assurant que celle-ci ne serait « qu’une perte de temps et d’argent » s’il ne finissait pas derrière le bureau Ovale de la Maison Blanche. Il se battait pour gagner. Il a attendu le dernier instant de sa carrière avant de viser au plus haut, sans s’embarrasser du moindre apprentissage et sera le 20 janvier le plus vieux président des Etats-Unis au début d’un premier mandat.

« Les classes populaires m’aiment bien »

On serait bien en peine de trouver les prémisses de cette ambition dans la première incursion sur le terrain de la politique de l’homme d’affaires, il y aura bientôt trente ans. Elle accompagne la sortie de son premier livre, en 1987, The Art of the Deal (Random House), un peu comme une tournée de dédicaces.

Il a alors 41 ans et est enregistré sur les listes électorales comme démocrate, la couleur depuis deux décennies de la municipalité de New York. Circonstance aggravante, il a écorné l’icône républicaine, le président Ronald Reagan, dans un passage du livre. Cela ne décourage pas un militant républicain du New Hampshire, Mike Dunbar, de lancer l’idée d’une candidature Trump à l’investiture républicaine prévue l’année suivante. En octobre 1987, arrivé en hélicoptère, Donald Trump prononce son premier discours politique devant le Rotary Club de Portsmouth (New Hampshire). Et le dernier pour longtemps. Le bâtisseur renonce vite, tout en changeant d’affiliation partisane.

En 1990, dans un entretien au magazine Playboy, Donald Trump assure que, s’il fait campagne un jour, ce sera comme… démocrate. « Pas parce que je suis libéral, en fait je suis conservateur, mais parce que les classes populaires voteraient pour moi, elles m’aiment bien », assure-t-il. Après avoir rencontré de sérieuses difficultés dans ses activités immobilières, Donald Trump fait une nouvelle incursion dans le domaine de la politique en 2000, à nouveau dans la perspective d’une élection présidentielle, mais cette fois-ci au sein du Parti de la réforme.

Cette formation confidentielle a été créée trois ans plus tôt par un franc-tireur, le milliardaire Ross Perot, dont la candidature comme indépendant a contribué à la défaite de George Bush en 1992 face à Bill Clinton. Comme ce dernier, Donald Trump égratigne quelques solides convictions républicaines. Tout en assurant « haïr » l’avortement, ce presbytérien n’en affirme pas moins qu’il croit au « choix », une ligne rouge de la « guerre des valeurs » et se déclare en faveur de l’égalité des droits quelle que soit l’orientation sexuelle. Il est hostile à un contrôle des armes à feu, mais juge légitime une interdiction des fusils d’assaut. Il n’a guère le temps de définir plus précisément ses idées. Pris dans les batailles de factions propres aux groupuscules, l’ex-futur candidat abandonne la course au bout de quelques mois, après avoir obtenu cependant sa première victoire lors d’une primaire de Californie.

La présidentielle, un produit dérivé

Pour l’homme d’affaires, une participation systématique à l’élection présidentielle devient alors un produit dérivé de la marque Trump. Une question de standing, même s’il préfère, en 2004, se lancer dans l’aventure d’une émission de télé-réalité « The Apprentice », au cours de laquelle il soumet des demandeurs d’emploi à un traitement conforme à son caractère volcanique et popularise la formule « You are fired ! » (« Vous êtes viré ! »). Mais la tentation présidentielle reste intacte. Désormais invité régulier des forums conservateurs, comme la Conservative Political Action Conference, Donald Trump, qui s’est de nouveau enregistré comme républicain en 2009, lance en 2011 une offensive nauséabonde sur le lieu de naissance de Barack Obama – la Constitution stipule que le président doit être né aux Etats-Unis. L’Amérique complotiste s’est trouvé un haut-parleur.

Personne ne l’attend désormais ailleurs qu’au Parti républicain où ont migré une bonne partie des cols bleus. Et ce sont bien les différentes familles qui composent le Grand Old Party (GOP) qu’il parvient à séduire en quelques semaines après sa déclaration de candidature, le 16 juin 2015. Aussi bien la droite religieuse, peu effarouchée par ses positions passées sur l’avortement et ses deux divorces, que l’aile modérée républicaine, qui ne se braque pas lorsque le milliardaire ose évoquer la suppression de niches fiscales dont profitent les très fortunés gestionnaires de fonds spéculatifs.

C’est peu dire, pourtant, que le magnat de l’immobilier, qui a aussi peu de goût que possible pour la théorie politique, rompt avec l’orthodoxie de l’establishment républicain sur bien des points. Ses propositions fiscales sont même saluées un temps par le Prix Nobel keynésien Paul Krugman et par la sénatrice démocrate anti-Wall Street Elizabeth Warren ; ceux-là se transformeront plus tard en farouches adversaires. Tout comme son credo anti-immigration et anti-libre-échange, elles sont aux antipodes de la doxa républicaine. En vantant le « America first », Donald Trump donne en outre un écho à un ethno-
nationalisme défendu par la polémiste Ann Coulter et qui, dans le cas de la nation de migrants que sont les Etats-Unis, est celui de l’avant-dernier arrivé. La bonne fortune politique du magnat de l’immobilier s’explique par un faisceau de circonstances, comme la polarisation d’un débat politique, y compris au sein du Parti républicain. Une partie non négligeable de la base républicaine attendait un outsider qui, elle en est convaincue, sera le seul capable de faire table rase à Washington.

Donald Trump est taillé pour le sport de contact qu’est devenue la politique, soumise deux décennies durant par le journalisme d’abordage pratiqué par le puissant canal conservateur, Fox News. Peu importent les faits, les chiffres, le vase clos des réseaux sociaux démultiplie la parole de l’homme d’affaires, jamais avare de majuscules lorsqu’il s’exprime sur son compte Twitter, jamais économe d’un sondage flatteur, même lorsque sa qualité scientifique alimente le doute. On vous ment et je suis votre porte-voix. « There something going on », « believe me », voilà comment il ponctue les grands-messes de ses meetings où on vient conspuer « Washington » comme au spectacle.

Pendant une saison électorale, Donald Trump s’est présenté en homme providentiel, chantre de l’âge d’or d’une Amérique WASP (White Anglo-Saxon Protestant, les Américains blancs favorisés), industrielle, tournée vers elle-même. Un candidat usant et abusant du ressort identitaire pour conjurer les transformations à venir, à commencer par la fin de la majorité blanche à l’échéance du demi-siècle.

C’est la puissance de cette nostalgie partagée par ceux qui estiment que la vie était meilleure il y a cinquante ans, autant dire avant la lutte pour les droits civiques, dans une Amérique masculine, qui l’a propulsé au plus haut.