La conversion d’un hooligan israélien à la coexistence avec les Arabes

Par Cyrille Louis – Correspondant à Jérusalem pour le Figaro

Ancien nervi d’extrême droite, David Mizrahi est devenu un symbole de la tolérance dans un pays hanté par des décennies de défiance entre Juifs et Arabes.

Une douceur inattendue flotte dans le regard de David Mizrahi. L’ancien nervi d’extrême droite qui, il y a deux ans encore, entonnait des chants haineux dans les tribunes du Beitar Jérusalem , n’a plus vraiment le profil de l’emploi.

Pantalon turquoise, chemise rayée et mocassins de cuir, il raconte sa «nouvelle vie» d’une voix fébrile et chargée d’émotion. Après une décennie passée dans les rangs d’un club de supporteurs réputé pour son racisme antiarabe et son ultraviolence, «Dudi» en a brusquement claqué la porte à l’automne 2014. «J’ai euune révélation», sourit-il, comme pour s’excuser de ce récit aux accents de conte de fées. Le jeune homme, décidé à racheter ses erreurs, consacre désormais l’essentiel de son temps à prêcher la tolérance et à défendre la coexistence entre Juifs et Arabes. «Je me suis débarrassé de mes préjugés», a-t-il annoncé fin août sur son compte Facebook, déchaînant soudain la curiosité des médias.

Car Dudi Mizrahi, s’il n’a que 27 ans, n’est pas tout à fait un inconnu. Le public israélien a découvert son visage mat et sa calvitie naissante un jour de décembre 2013, lorsque la deuxième chaîne de télévision a diffusé un reportage sidérant sur sa rencontre avec un joueur arabe du club de Bnei Sakhnine. Le producteur de l’émission, inspiré par la mode de la téléréalité, espérait sans doute susciter un dialogue fécond entre le supporteur raciste et l’attaquant Mohammad Ghadir.

Mais le projet tourna court, torpillé par les préjugés de Dudi. À peine arrivé chez son hôte, celui-ci refusa de lui serrer la main et multiplia les provocations. «C’est très dur pour moi d’accepter qu’il y ait un club arabe en première division», admit-il avec une sincérité désarmante sous le regard navré du jeune footballeur, qui multipliait  pourtant les efforts pour briser la glace. «Vous êtes tout juste bons à construire des maisons ou à paver des routes», lui lança-t-il encore, confiant au passage qu’il ne s’intéressait guère aux résultats de l’équipe nationale d’Israël «parce qu’elle compte des joueurs arabes dans ses rangs». «Cette terre est à nous, les Juifs», asséna-t-il finalement sur la route qui conduit au stade de Sakhnine, avant d’encourager son interlocuteur médusé à quitter Israël «pour un autre pays comme la Jordanie, la Syrie ou l’Arabie saoudite…». «J’étais venu uniquement pour l’humilier, admet a posteriori David Mizrahi, et ce jour restera gravé comme l’un des plus sombres de ma vie.»

Graine de bitume, Dudi a poussé comme il a pu dans un quartier populaire de Jérusalem tandis que ses parents, Juifs d’origine irakienne, peinaient à joindre les deux bouts. À 12 ans à peine, le gamin vend des légumes au «shouk» de Mahane Yehuda et traîne ses guêtres aux abords du stade Teddy-Kolleck. Quelques mois plus tard, il s’achète son premier billet pour un match du Beitar. «Je n’oublierai jamais ce que j’ai éprouvé en pénétrant dans les tribunes, raconte-t-il, comme encore ivre de cet instant. Moi qui me sentais si seul, j’ai soudain découvert une euphorie et une chaleur humaine dont je n’osais rêver.» Cette famille d’adoption l’accueille à bras ouverts, trop heureuse de lui inculquer la passion du maillot, la fierté d’être juif et la détestation des Arabes.

Avec l’ardeur du nouveau converti, David Mizrahi escamote l’argent de son père pour faire tatouer sur ses épaules la devise du Beitar – «Je suis né pour toi et je mourrai pour toi». En 2005, il participe à la création du club de supporteurs La Familia et contribue avec zèle à façonner sa sinistre réputation. Les bagarres avec les supporteurs rivaux, qu’il s’agisse des «gauchistes» du HaPoel Tel-Aviv ou des «Arabes» du Bnei Sakhnine, s’enchaînent au fil des saisons.

Dans les tribunes de Jérusalem, on s’habitue à entendre scander «Le mont du Temple nous appartient» ou «Mahomet est mort». Cette haine, encouragée par les chefs de file de l’extrême droite kahaniste, mijote alors sur les braises fumantes de la seconde intifada. «J’ai grandi au son des attentats suicides avec l’idée que tous les Arabes étaient des terroristes», explique Dudi Mizrahi, qui dit avoir perdu en 2002 un ami proche dans l’explosion d’un bus. Résolus à «venger» les victimes du terrorisme palestinien, le jeune homme et certains de ses camarades au sein de La Familia arpenteront désormais, à chaque regain de tension, le centre de Jérusalem «pour casser des Arabes». Plusieurs fois arrêté, il devient l’une des figures de proue du groupuscule raciste. «Plus je faisais de bêtises et plus les gens m’admiraient», constate-t-il. Mais cette fuite en avant finit par s’interrompre lorsque le hooligan et ses amis, exaspérés par le recrutement de deux joueurs tchétchènes, retournent leur colère contre le Beitar. «Jamais depuis sa création en 1936 notre club n’avait embauché un joueur musulman, soupire-t-il.

Nous avons commencé par les harceler et les attaquer physiquement, puis nous nous en sommes pris aux dirigeants, si bien que ceux-ci ont déposé plainte. Un jour d’octobre 2014, j’ai été condamné à payer 380.000 shekels (environ 80.000 euros) de dommages et intérêts. Ma femme m’a quitté, je me suis retrouvé seul et j’ai soudain réalisé que j’étais complètement parti à la dérive. C’est alors que j’ai entrepris de changer de vie…»

Conscient de la singularité de son parcours, ainsi de sa dimension emblématique dans un pays hanté par des décennies de défiance entre Juifs et Arabes, David Mizrahi sculpte avec soin chaque détail de la légende. Sa métamorphose, dit-il, s’est précipitée alors qu’il travaillait dans une usine d’emballage de dattes située dans la colonie de Maale Efraim, au cœur de la vallée du Jourdain. «J’y ai sympathisé avec un ouvrier de Naplouse qui passait chaque jour plus de cinq heures sur la route pour gagner 70 shekels (environ 15 euros), raconte le hooligan en voie de reconversion, alors que les employés juifs étaient payés le double.» «Scandalisé», Dudi entreprend alors d’aller à la rencontre des enfants israéliens pour leur enseigner la tolérance et l’ouverture aux autres.

Quelques écoles, puis des hôpitaux et des universités acceptent de lui ouvrir leurs portes. «C’est incroyablement édifiant d’entendre cet ancien fanatique nous expliquer  qu’on peut revenir d’aussi loin. Nous en avons tous retiré beaucoup de force et d’espoir pour l’avenir», commente Noam Sonenberg, doctorant en philosophie, qui a organisé au printemps une rencontre avec une soixantaine d’étudiants à l’Université hébraïque de Jérusalem. 

Les relations entre la majorité juive et la minorité arabe, qui représente environ 20 % de la population, demeurent en Israël un sujet sensible et controversé. Si les citoyens arabes jouissent de droits individuels équivalents à ceux du reste de la population, d’importantes discriminations dans les domaines de l’éducation, de l’accès à la fonction publique ou de la sécurité témoignent d’une fracture persistante. «La question du racisme antiarabe est complexe, observe Mordechai Kremnitzer, vice-président de l’Institut israélien pour la démocratie (IDI). Quand on demande aux citoyens juifs s’ils acceptent d’être soignés ou formés par du personnel arabe, la majorité répond par l’affirmative – ce qui tend à démontrer que le racisme “épidermique” est un phénomène limité. D’un autre côté, la persistance d’un conflit en apparence insoluble dans lequel les Arabes israéliens sont associés par beaucoup à l’ennemi palestinien favorise la défiance et le rejet de l’autre.»

Selon une vaste étude conduite l’an dernier par l’IDI, 42 % des Juifs israéliens estiment que leurs compatriotes arabes ne se sont pas réconciliés avec l’existence de l’État hébreu, 39 % jugent qu’ils posent un risque sécuritaire et 37 % souhaiteraient que leur émigration vers d’autres pays soit encouragée. Certains hommes politiques ont pris l’habitude d’instrumentaliser ces réflexes pour fédérer l’électorat juif en leur faveur. Ce fut notamment le cas de Benyamin lorsque, au printemps 2015, il appela ses partisans à se mobiliser pour faire pièce aux «hordes d’électeurs arabes avant de présenter à ces derniers ses excuses publiques une fois le scrutin remporté.

«La plupart de nos dirigeants ont besoin de la peur que suscite ce conflit pour se maintenir au pouvoir», déplore Dudi Mizrahi, qui rêve de changer le monde en éduquant les jeunes générations à la paix. Au risque de paraître candide, le jeune homme se dit convaincu que son expérience peut à cet égard faire office d’électrochoc. Et qu’importe, selon lui si, à gauche comme à droite, beaucoup haussent les épaules ou l’accusent de trahison. «Il est bien sûr tentant de réagir avec cynisme et de se moquer de ce garçon parce qu’il vient juste de découvrir que les Palestiniens sont des êtres humains – mais je préfère lui tirer mon chapeau», observe la blogueuse Orly Noy. «Ses mots coulent comme de la pluie», complète joliment Khaneen Moujadli, jeune activiste arabe israélienne qui, après un premier moment de doute, dit aujourd’hui croire en sa sincérité. Fin août, la jeune femme a été abasourdie d’apprendre que son nouvel ami avait repris contact avec le footballeur arabe qu’il avait à l’époque si mal traité, afin de lui demander pardon.