Comment la droite israélienne veut déborder Nétanyahou

LE MONDE | Par Piotr Smolar

L’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche donne des ailes au Foyer juif, la formation dirigée par Naftali Bennett.

Benyamin Nétanyahou a toujours rêvé d’avoir en face de lui, à la Maison Blanche, un président républicain. Mais il n’aurait jamais parié sur Donald Trump. Rompu aux coulisses du Congrès des Etats-Unis, où il dispose de puissants relais, le premier ministre israélien se retrouve pourtant dans une position inconfortable. Le président-élu est une page blanche. Ses déclarations de campagne sur le conflit israélo-palestinien ont été contradictoires.

Entouré d’un mélange sans précédent de conseillers proches de la droite israélienne, mais aussi de figures antisémites, M. Trump participe à une forme d’insécurité politique autour de M. Nétanyahou, dont les principaux ressorts sont dans sa propre majorité.

Depuis des années, le chef du gouvernement exploite le parrain américain, et ses remontrances verbales sans conséquence, pour reporter ou contourner les choix fondamentaux qui se posent à l’Etat hébreu, près de cinquante ans après le début de l’occupation en Cisjordanie. 

Une séquence unique

Israël demeure un Etat avec plusieurs frontières incertaines, qui a sophistiqué son système juridique et militaire de domination d’un autre peuple sans se décider à annexer son territoire. Mollement, M. Nétanyahou continue à entretenir l’idée qu’il est favorable, sous conditions, à un Etat palestinien.

Mais l’arrivée de M. Trump à la Maison Blanche, avec le soutien d’un Parti républicain qui a évacué cet été dans sa plate-forme toute référence à la solution à deux Etats, donne des ailes à la droite nationale religieuse israélienne.

Le leader du Foyer juif, Naftali Bennett, voit s’ouvrir une séquence unique pour affaiblir M. Nétanyahou, sans souhaiter forcément sa chute immédiate. La rivalité entre les deux hommes, autrefois proches, dure depuis des années. Lors des élections en mars 2015, M. Nétanyahou avait réussi à « aspirer à la paille » l’électorat de M. Bennett, selon l’expression de ce dernier. Le Foyer juif fut alors réduit à huit sièges sur 120 à la Knesset. Mais la formation est parvenue à placer son chef de file au ministère de l’éducation et Ayelet Shaked au poste-clé de la justice.

M. Bennett estime que la vraie lutte politique en Israël n’est pas entre la droite et la gauche, mais entre lui et M. Nétanyahou. A l’en croire, aucun candidat de gauche ou du centre ne réunirait une majorité d’au moins 61 sièges à la Knesset.

L’ancien entrepreneur de la high-tech s’en amuse : « Quand Nétanyahou se réveille le matin, il pense à moi. » Le premier ministre serait obsédé par l’idée de ne pas se faire déborder auprès de l’électorat radical. M. Bennett reconnaît qu’il n’est pas aujourd’hui en capacité de prendre sa place, mais il prépare sa victoire idéologique. Il prétend avoir remporté 60 % des arbitrages depuis les dernières élections.

Le retour du cas Amona

C’est dans ce contexte que survient, ou plutôt revient, le cas Amona. Tel est le nom du plus célèbre avant-poste juif en Cisjordanie, perché sur une colline près de la colonie d’Ofra. Ils sont une centaine du même genre, édifiés sans autorisation depuis le milieu des années 1990, le plus souvent sur des terres privées palestiniennes.

La justice a exigé l’évacuation des quarante familles qui vivent à Amona d’ici au 25 décembre. Mais la résistance se prépare. La dernière destruction de logements dans cet avant-poste en 2006 avait provoqué de violents affrontements entre les colons et l’armée.

Amona est un test existentiel. Les recours étant épuisés pour éviter l’expulsion, la droite nationale religieuse a initié un texte législatif pour légaliser tous les avant-postes. Il a été adopté en conseil ministériel, puis en lecture préliminaire à la Knesset, mercredi 16 novembre. Ce blanchiment politique marquerait une rupture historique et l’abandon de fait de la solution à deux Etats.

M. Bennett sait que la Cour suprême bloquerait certainement le texte, s’il passait toutes les lectures à la Knesset. Le procureur général, Avichai Mandelblit, a déjà exprimé son opposition. Mais le leader d’extrême droite aura de toute façon réussi à populariser son programme, en ralliant presque tous les ministres du Likoud.

Il illustre l’incapacité de M. Nétanyahou à maintenir la discipline dans le gouvernement comme au sein de son propre parti, et le pousse à sortir de l’ambiguïté qu’il affectionne.

Période explosive

Celui-ci a toujours excellé dans les coups tactiques, tout en ne proposant aucun grand dessein au pays. « Vivre à jamais l’épée à la main », comme il l’avait promis en octobre 2015, ne peut tenir lieu de vision stratégique.

Cette semaine, M. Nétanyahou a eu le choix entre de mauvaises options. Son refus d’assumer  l’expulsion des colons d’Amona, exigée depuis décembre 2014 par la justice, vient hanter le premier ministre.

Bloquer le texte de l’extrême droite en amont, c’était s’aliéner l’électorat des colons, déjà remonté contre ses esquives sur les constructions de logements dans les colonies. Laisser faire la Knesset, en attendant la censure de la Cour suprême, représente un acquiescement par le silence, dommageable pour son image et celle d’Israël à l’étranger. Il reste trois lectures au Parlement pour emprunter éventuellement une porte dérobée.

La période est d’autant plus explosive que Barack Obama cache encore ses intentions au sujet d’une éventuelle initiative au Conseil de sécurité des Nations unies (ONU) sur le conflit israélo-
palestinien. Le président sortant pourrait pousser une résolution pour condamner la colonisation, ou bien même pour fixer dans le marbre les paramètres d’une solution négociée. Un héritage certes de papier, mais que l’administration Trump aurait du mal à défaire. Elle soulignerait la dérive messianique et territoriale de la droite israélienne.