Bruxelles pousse un fonds européen pour la défense

Par le Figaro  –  Jean-Jacques Bével


Pour se doter d’une force autonome, en plus de l’Alliance atlantique, les Européens s’apprêtent à mutualiser leurs crédits militaires.


L’argent, nerf de la guerre… L’UE se prépare à bousculer un tabou originel avec la prochaine création d’un «Fonds de défense européenne» (FDE) destiné à démultiplier l’investissement militaire des États-membres, d’après le projet que dévoile ce mercredi la Commission Juncker, en prélude à un sommet décisif.

Les Vingt-Huit disposent de multiples «pots communs» qu’il s’agisse des aides à l’agriculture, des enveloppes régionales ou des budgets scientifiques. Jusqu’ici, les crédits militaires au sens large n’entraient pas dans l’épure. La donne a changé, dans un monde devenu moins sûr. Le divorce britannique 

un voisinage russe jugé redoutable et un «parapluie» américain désormais vacillant renforcent le message: le Vieux Continent doit se doter d’une défense autonome, en plus de l’Alliance atlantique.

«L’objectif est de mettre le turbo dans la recherche et le développement conjoints de technologies et d’équipements de défense»

La volonté politique s’affiche à Paris comme à Berlin, Rome et Madrid. Reste à en trouver les moyens financiers. C’est la question qu’abordent l’Italienne Federica Mogherini, le Finlandais Jyrki Katainen et la Polonaise Elzbieta Bienkowska en divulguant mercredi le «Plan d’action pour une défense européenne» dressé par l’équipe Juncker. Si l’élan est maintenu, ce plan sera précisé dès le 15 décembre par les vingt-huit chefs d’État et de gouvernement, eux-mêmes impatients d’une «mise en œuvre concrète».

Il n’y a encore ni chiffre ni calendrier. Le plan bruxellois a d’abord le mérite d’évacuer les vieilles lunes, comme une possible relève européenne de l’Otan, l’installation d’un état-major central ou encore la création de «groupes de combats» multinationaux qui n’existent que sur le papier. C’est d’ailleurs pourquoi les Britanniques, près de la sortie mais toujours pragmatiques, ont décidé de ne pas opposer leur veto.

Les réponses de Bruxelles portent sur le financement, plutôt que sur l’architecture ou sur les missions. L’objectif initial du FDE sera «de mettre le turbo dans la recherche et le développement conjoints de technologies et d’équipements de défense», précisent les documents préparatoires consultés par Le Figaro. Au-delà d’études déjà lancées sur les drones ou l’usage militaire des satellites (civils) européens, la Commission envisage «le développement conjoint de capacités», un concept plus large qui couvrirait l’achat groupé de matériels militaires.

D’où viendra l’argent? Depuis 2009, les traités européens autorisent les États «volontaires» à contribuer à des projets de défense mutualisés. La Commission entrouvre d’autres portes. D’abord d’un financement partiel mais direct par le budget européen «là où c’est possible», ce qui serait le cas des technologies à usage «dual» civil et militaire. Ensuite un recours accru aux crédits de la BEI, la banque de l’UE. Enfin, cerise sur le gâteau, les capitales de l’euro qui contribueront au FDE bénéficieraient d’un traitement de faveur lors de l’examen de leurs comptes publics.

La Commission Juncker cite aussi des chiffres qui relaient les critiques entendues outre-Atlantique, notamment chez Donald Trump. Le budget total de défense de l’Europe est désormais deux fois moins élevé que celui les États-Unis. Sans le Royaume-Uni, il tomberait au 3e rang mondial, derrière la Chine. Parmi les Vingt- Huit, seuls quatre pays consacrent les 2 % du PIB considérés comme un minimum: l’Estonie, la Grèce, la Pologne et le Royaume-Uni (la France serait à 1,8 % cette année). À Bruxelles, un responsable politique enfonce le clou, sur le

 
 

registre de l’efficacité: «Avec des enveloppes moitié moindres, les Vingt-Huit ne peuvent déployer en opération que de 10 à 15 % des effectifs dont les États-Unis sont capables.»