Après Nice : l’urgence est à repenser notre système de défense.

Après l’effroyable attentat de Nice, nous peinons à trouver les mots. Après Toulouse et Montauban, Charlie et l’Hyper-casher, le Bataclan et les terrasses de café, Bruxelles, Magnanville – nous voici face à une attaque de plus, c’est-à-dire une attaque de trop. Nous voici encore à devoir affronter la barbarie la plus abjecte, le sang, la peine, la reconnaissance des corps, les hommages ; et puis, la recherche des dysfonctionnements, des explications, l’analyse psychologique de l’auteur du crime et surtout, au bout du compte, une incompréhension totale, la conclusion inéluctable que cette course mortifère, terroriste, islamiste, nous prend toujours de court car elle dépasse l’entendement, elle nie notre Humanité toute entière.

Avec Nice, si l’évolution du terrorisme en France prend des allures de leitmotiv alors elle exige surtout de notre part une réaction différente. La répétition des attaques au cours des derniers mois ne doit plus seulement nous alarmer, elle ne peux plus seulement nous atterrer, l’état de la menace n’est plus seulement « d’urgence », d’ailleurs la notion d’état d’urgence laisse trop entendre que nous sommes-là face à une période extrêmement limitée dans le temps où toutes les mesures prises sont forcément exceptionnelles et donc extrêmes. Or la persistance et la multiplication des attaques terroristes bouleversent la donne, nous sommes entrés dans une nouvelle dimension de la menace et nous devons apporter de nouvelles réponses.

Les actes terroristes ne peuvent plus être considérés comme des épiphénomènes et être combattus comme tels, c’est-à-dire avec des « épi-mesures-d’urgence » (des militaires partout pendant quelques mois par exemple, et puis plus rien). L’heure est sans doute à repenser profondément notre système de défense anti-terroriste, à l’adapter à ce changement de paradigme : la menace terroriste n’est plus une variable mais une constante, il faut dès lors intégrer pleinement les moyens pour la combattre à tous les dispositifs déjà existants et en donner pleine conscience à la société française.

Il est sans doute en effet temps de former aussi les Français à ce nouveau contexte : la menace quotidienne d’une attaque à tout moment et en tout lieu. Ceci ne veut pas dire appeler à une société vivant dans la peur, bien au contraire. C’est prendre conscience qu’un mal lancinant nous guette en permanence : il ne s’agit plus seulement de se désoler pour les victimes en remerciant le ciel d’être sain et sauf mais d’apprendre à vivre avec la menace terroriste, y faire face au quotidien. Il faut changer les mentalités : si le risque zéro n’existe pas, la société ne peut pas tout attendre de l’Etat, elle doit être résiliente sans être résignée et se considérer comme partie-prenante du combat qu’il nous reste à mener.

Face à la menace terroriste persistante, plusieurs pays ont déjà opéré depuis longtemps une refondation de leur système de défense, au premier rang desquels Israël. A titre de recommandation générale, il s’agirait ainsi de regarder de plus près les dispositifs précis et la doctrine générale adoptée par l’Etat hébreu en matière de contre-terrorisme (comme l’ont fait récemment de nombreux médias français – Le Monde, L’Express, La Croix, le JDD, Les Echos, comme l’a fait très concrètement le maire de Cannes en faisant appel, dans la foulée des attentats du 13 novembre, aux services d’un ancien général brigadier de l’armée israélienne, Nitzan Nuriel, pour aider les autorités locales à sécuriser les événements du festival de Cannes). La société israélienne a su développer certains réflexes face à l’adversité, un esprit collectif et une capacité à réagir rapidement (le service militaire obligatoire rend les citoyens israéliens plus sensibles et préparés au risque terroriste, le port d’arme est autorisé mais contrairement aux Etats-Unis il est considéré davantage comme une nécessité qu’un droit et il est associé à une culture de la responsabilité).

Comment améliorer notre système de défense anti-terroriste aujourd’hui ? Nous proposons ici sept recommandations dont il nous semble urgent de discuter la mise en œuvre.

1 – Identifier et neutraliser les profils de terroristes en puissance. Sur 11 000 individus fichés S, seulement 160 auraient été interpelés, or l’expérience a malheureusement montré qu’un contrôle plus systématique aurait permis de mettre hors d’état de nuire plusieurs auteurs d’attaques contre notre sol. D’autres mesures concrètes comme la détention administrative sous contrôle judiciaire, les assignations à résidence, la construction de meilleurs critères, plus poussés, pour établir le lien entre banditisme et terrorisme (tous les terroristes qui ces derniers mois ont semé la terreur en France et en Europe ont des points communs – passé de petit ou moyen délinquant, condamnations pour des délits de droit commun, instabilité psychologique, etc), mais aussi le renforcement de notre cyber-sécurité, pourraient rapidement être prises.

2 – Envisager une restructuration des moyens policiers, judiciaires et carcéraux pour mettre en œuvre les solutions pertinentes et adaptées spécifiquement au terrorisme islamiste et à ses soldats. Comme c’est le cas dans les villes israéliennes pourrait-on penser à placer des unités d’élite anti-terroristes sous le commandement de la police, en coordination avec les services de sécurité intérieure ; à la mise en place d’un système d’intervention immédiate (en Israël, des urgentistes à moto se déplacent très rapidement sur les lieux de drame pour fournir les premiers soins de secours) ; au contrôle systématique des personnes et des sacs dans les lieux publics, à l’édification de rempares contre les attaques similaires à celle de Nice (avec la multiplication des attaques à la voiture bélier, Israël a mis en place trois-cent bornes anti-bélier – des poteaux sont disposés autour des abris-bus). Dans le cadre de la loi faudrait-il également envisager des centres de détentions spécialisées pour les apprentis terroristes ou terroristes avérés afin de les isoler et d’éviter le phénomène de contagion dans les prisons, souvent comparées à des « incubateurs de radicalisation » (Gilles de Kerchove).

3 – Engager le renforcement des capacités de nos services de renseignement et améliorer leur efficacité : meilleure exploitation des données, système de contrôle numérique, travail de proximité, développer davantage la surveillance électronique comme cela a déjà été fait aux Etats-Unis ou en Israël, veiller à la rapidité et à la transparence de la transmission des informations, à la coordination entre les renseignements nationaux, frontaliers, et internationaux. L’idée d’une NSA à la française a été soulevée par la commission d’enquête parlementaire sur les attentats et mériterait sans doute d’être creusée pour aller vers une meilleure centralisation de la lutte anti-terroriste.

4 – Lutter contre l’islamisme dans l’islam. Une seule ambigüité de la pensée tue aujourd’hui : ce n’est pas tant celle qui vise à confondre musulman et islamiste (il va de soi qu’il faut la combattre) mais celle qui laisse planer un doute sinistre quant au lien évident entre les actes terroristes commis et l’islam radical. Ces deux maux vont de paire, il faut le dire haut et clair et les combattre de front. Accompagnons les organisations musulmanes de France dans leur lutte contre les franges radicales qui s’approprient l’islam pour en faire une arme de terreur massive, aidons-les partout à confronter l’extrémisme caché des sources culturelles et religieuses de l’islam, comme l’ont fait d’autres religions ou d’autres pays (les Chrétiens pour enrayer la haine des Juifs dans le christianisme, l’Allemagne avec le nazisme) lorsqu’il a fallu se débarrasser d’idéologies destructrices.

5 – Lutter contre les manifestations et la propagation de l’islam politique sous toutes ses formes. L’intransigeance avec le respect de l’Etat de droit et des principes républicains est notre seule arme contre le développement de l’islam politique à tous les niveaux de la société. Le soutien visible à l’islam politique dans le domaine public devrait être interdit car c’est bien de ce radicalisme dont les terroristes se revendiquent lorsqu’ils commettent leurs ignominies. Concernant le profil des auteurs, il est d’ailleurs temps d’en finir avec certaines erreurs d’analyse : oui, les terroristes sont certainement des loups solitaires déséquilibrés et psychopathes mais ils n’en demeurent pas moins terroristes ; et Daech n’est autre qu’une bande de gangsters désarticulée, nul besoin donc de s’étonner que certains de ses soldats n’ont ni été recrutés ni été formés avant leur passage à l’acte, pas nécessaire non plus de s’attarder sur le fait qu’ils n’étaient pas de bons musulmans (qu’ils n’allaient pas à la mosquée, qu’ils buvaient de la bière ou qu’ils étaient bisexuels) : l’islamisme n’est pas une religion, c’est une idéologie politique. 

6 – Contrecarrer toutes les radicalités connexes (djihadisme, salafisme, complotisme) et toutes les formes et canaux d’incitation à la haine (relais économiques, digitaux, culturels et sociaux des islamistes, leurs idiots utiles ou complaisants, les propagateurs de discours haineux contre la France et les associations islamistes qui ne disent pas leur nom). L’islam radical et ses pourvoyeurs doivent être circonscris et nommés. L’islamisme n’est pas qu’une forme obscurantiste de la religion, c’est un nouveau fascisme. Les musulmans de France le rejettent mais se retrouvent parfois prisonniers car les radicaux prennent une position centrale en certains lieux de culte et menacent tous ceux qui souhaitent se distinguer d’eux. La liberté d’expression s’arrête lorsque l’on passe de l’opinion au délit. Le travail de déradicalisation passe ainsi par un filtrage minutieux, un travail de pédagogie et d’éducation qui permettra de contenir l’influence de l’islam politique et de ses relais au sein de notre société.

7 – Prendre la mesure du danger que représente le courant politique qu’un certain nombre d’intellectuels et de journalistes désignent à juste titre comme l’« islamo-gauchisme », ne pas tomber dans le piège de ceux qui voudraient nous faire croire que les attaques terroristes peuvent être expliquées (et donc comprises ?) comme des ripostes à nos interventions militaires extérieures. Comme si nous étions dans une guerre loyale, comme s’il pouvait y avoir une logique à la spirale apocalyptique de ces fous furieux ; d’ailleurs, les meilleurs experts anti-terroristes l’affirment, le seul motif qui pousse les terroristes à choisir un lieu plutôt qu’un autre n’est pas tant le symbole politique que la maximisation des victimes : la seule logique en présence est une logique de mort.

Après le choc de Nice et avec la mémoire fraîche de toutes les attaques que nous avons subi ces derniers mois et années, force est de constater la permanence de la menace terroriste et la nécessité d’engager une action volontaire et rapide pour réadapter notre système de défense dans son ensemble à ce nouveau contexte. Réarmons donc nos institutions et notre société des moyens nécessaires, à la fois militaires, policiers, de renseignements mais également politiques et psychologiques, pour endiguer inlassablement le terrorisme islamiste, l’évacuer progressivement de nos préoccupations et du quotidien de tous les Français. C’est désormais là la seule urgence. Si face au terrorisme nous ne parvenons pas à mettre en œuvre une nouvelle doctrine consistante, plus sûre d’elle-même, nous risquons de donner la victoire au populisme et à l’extrémisme en politique. L’enjeu n’est pas seulement celui de notre système de défense, il est question de l’avenir de notre société.