L’éthique de Tsahal et l’essence de la démocratie israélienne

Par Sarah Perez


Mercredi 4 janvier, après des mois d’un procès exceptionnel, le tribunal militaire de Jaffa a déclaré coupable d’homicide Elor Azaria, un soldat accusé d’avoir achevé un terroriste palestinien déjà blessé. Si la sentence sera prononcée à une date ultérieure et qu’un sondage révèle que 67% des Israéliens sont favorables à une grâce, le verdict met en lumière l’importance, pour ne pas dire l’impératif, pour l’armée israélienne de préserver son éthique.


Tsahal fut créée le 28 mai 1948, 14 jours après la Déclaration d’Indépendance de l’Etat d’Israël. Le document fondateur, signé par le Premier Ministre et le Ministre de la Défense de l’époque David Ben Gourion, stipulait que tous les soldats de Tsahal, au moment de leur recrutement, devraient prêter serment d’allégeance en faveur de la protection de l’État d’Israël, de ses lois et de ses institutions. Toutes les branches répondent à un état-major unique qui relève directement du ministre de la Défense et indirectement du Premier ministre et du cabinet. Les soldats et commandants de Tsahal opèrent selon la doctrine de l’armée israélienne qui évolue en fonction du contexte et des conditions du moment, mais également en fonction de « L’Esprit de Tsahal », le code éthique[1], élaboré en 1994, est destiné à transmettre les valeurs fondamentales de Tsahal. La particularité israélienne réside dans le fait que ces principes ont fait l’objet d’une large jurisprudence, et qu’ils ont notamment permis le jugement de membres hauts gradés de Tsahal.

Avec l’arrivée progressive de populations immigrantes au fil des décennies, dont beaucoup ne parlent pas l’hébreu, l’armée israélienne devient très vite un outil d’intégration et le ciment social de la nation. La mise en place d’unités de réserve actives, autre particularité de Tsahal, pérennise les liens tissés au cours du service militaire. Ce bouclier qu’incarne l’armée développe une profonde assise morale. Ceux qui ont fait leurs preuves durant les hostilités ou disposant d’une certaine expérience au combat sont privilégiés. Les qualités d’initiative, de courage et d’autorité s’avèrent décisives. L’officier doit savoir responsabiliser ses hommes, leur accorder toute son attention et les convaincre sans cesse de la justesse de leur mission. Un soldat, blessé ou non, ne doit jamais être abandonné, même au prix d’une opération pouvant engendrer des pertes supplémentaires. En outre, les dépouilles de ceux tombés sur le champ de bataille doivent être systématiquement rapatriées et enterrées avec les honneurs militaires. Au fil du temps, ces valeurs ont permis d’augmenter la motivation et la discipline des combattants de Tsahal, de même que la confiance qu’ils portent en leur commandement.

Concernant le traitement des populations palestiniennes, notamment lors des conflits multiples qui ont opposé les soldats israéliens au Hamas, des hélicoptères ont largué des tracts dans les zones densément peuplées pour mettre en garde la population et l’inviter à évacuer « immédiatement » leur domicile. On pouvait alors lire sur les tracts présentant des itinéraires à prendre sur un dessin en 2012 (« Pilier de Défense ») et 2014 (« Bordure protectrice »): « Pour votre propre sécurité, nous vous demandons d’évacuer immédiatement votre foyer et de vous diriger vers le centre-ville ». Lors de l’opération « Plomb durci » en 2008, Israël a déclaré prévenir par téléphone les habitants d’un immeuble ciblé. Cette prévention exceptionnelle  envers les civils, qui n’empêche pas toujours des « dommages collatéraux », n’a d’égale dans aucune autre armée au monde.

Le simple fait que le soldat Elor Azaria ait été jugé dans un tribunal suite à son tir sur le terroriste palestinien est important et s’inscrit dans cette détermination d’Israël à préserver sa moralité, à empêcher ses ennemis de réduire son armée au cynisme le plus profond. Les juges ont estimé qu’il avait agi délibérément, motivé par un sentiment de revanche et par la conviction que les terroristes méritent de mourir. « Le fait que l’homme gisant au sol soit un terroriste, qui venait juste de chercher à prendre les vies de soldats israéliens à cet endroit, ne justifie pas en soi une action disproportionnée », ont-ils tranché.

Sans porter de jugement sur son acte ou le verdict de la Cour, la moralité de Tsahal, et par extension celle d’Israël, est au centre de sa légitimité. Elle est l’essence même de la démocratie israélienne, de l’Etat de droit. Ainsi, il est du devoir de l’Etat hébreu de toujours veiller à ce que morale et capacités opérationnelles s’imbriquent pour qu’il préserve les valeurs qui en font sa force.


[1] Code éthique de l’armée israélienne (sans la jurisprudence qui en a été faite)

  1. Les actions militaires ne peuvent viser que des cibles militaires
  2. L’usage de la force doit être proportionné
  3. Les soldats doivent faire l’usage des armes qui leur ont été fournies par Tsahal exclusivement
  4. Un ennemi qui se rend ne peut être attaqué
  5. Seuls les soldats ayant été formés à cet exercice peuvent mener l’interrogatoire de prisonniers
  6. Les soldats doivent respecter la dignité de la population palestinienne et des Palestiniens mis en garde à vue
  7. Lorsque les conditions le permettent, les soldats ont l’obligation de fournir les soins médicaux appropriés à leurs compagnons d’armes et à l’ennemi
  8. Le pillage est absolument et totalement illégal
  9. Les soldats doivent respecter les lieux culturels et religieux, ainsi que les instruments de culte
  10. Les soldats doivent protéger le personnel des organisations d’aide internationale ainsi que leurs biens et véhicules
  11. Les soldats doivent dénoncer toute violation du présent Code.